COMME UN ESCARGOT SANS COQUILLE

Pas de dimanche pour le téléphone mobile. Il est omniprésent. Il sonne partout. Au mépris de la plus élémentaire des civilités, on l’utilise à haute voix indiscrète dans l’autocar, dans les files d’attente qui ajustent des corps moites face à une guichet vide, dans le taxi coincé entre deux bayam-sellam aux molles et débordantes rondeurs, attablés à la terrasse d’un tourne-dos fameux pur son tarot huilé poussé sans hâte vers le fond du gosier par une bière , dans le brouhaha du soir quand, après la pluie soudaine, la vie ocre des rues terre latérite renait. Avec leurs bruyants bavards solitaires qui se croisent, ils se frôlent, sans même se regarder, nos villes ressemblent de plus en plus à des asiles d’aliénés ! les nouvelles machines numériques nous font cadeaux d’un monde fluide, sans résistance, maniable et combinable… Un système abstrait. Loin des contingences et des choses. Avec les appareils qui se tiennent dans la main on ne raccroche jamais. S’additionnent les mots des un et les mots des autres. Comme une silencieuse discussion qu’il aurait fallu brailler à tue-tête. Quand s’égare la normalité des dialogues. La normalité des discours. Qu’ils ailleurs parlent de l’Afrique et son potentiel économique très largement inexploité [dit-on], d’exode et des migrants qui vident le continent de ses forces, de tragédies fratricides… une actualité qui hurle drames, crises, conflits, douleurs, une somme de réalités alignées dans le vide [ou du haut de la tribune] …

La vie va vite, très vite, trop vite, les. heures s’enfuient… et seuls comptent ces instants [instantanés/hypnotiques/quasi-photographiques] où nous regardons, acceptons, discutons, analysons, bousculons ce présent, l’état de nos jeux et de nos désirs, les dimensions, échelles, territoires et enjeux de nos futurs, ces fractions de où nous contestons les idées platement reçues pour sortir de mimétisme irréfléchi qui, décennies pares décennies, résume notre avenir aux memes solutions, ces moments où nous professons les mérites d’une société ouverte contre les définitions crispées de l’appartenance, contre les dérives insidieuses du relativisme éthique et culturel, contre les pièges sournois de l’idolâtrie identitaire.

Sans doute qu’une fois arrivé au bout, à l’épuisement d’une situation, à l’inanité de sa répétition, sans doute qu’une fois le dernier point [enfin] achevé à ne plus pouvoir définitivement achever la confrontation avec le système des échanges et des valeurs reformâtes à l’écologisme et au technologisme, le poids des nécessités économique et des divisions des taches productives, les questions liées aux vulnérabilités et aux marginalités, on viendra poser les constructions, des intentions , des volontés. Loin des évidents propos onusiens. Comme un escargot sans coquille on pourra alors se compléter, s’échanger, s’élever, se chercher, se trouver, se perdre, s’épanouir, se libérer se passionner et … respecter la diversité/multiplicité/pluralité des logiques, certes, mais inscrire le processus dans l’émergence de formes de gouvernance et de citoyenneté, de nouvelles, audacieuses, les plus métissées [ si possible ], pour ancrer les choix collectifs, pour donner les bonnes directions, pour se défaire de l’égoïsme du court terme… refuser l’inéluctable, organiser la penser, se placer ailleurs, dépasser le crédit de communication, parler, proposer. Sans limite de forfait.

Texte publié dans « Mutations » du 30 septembre 2008


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