L’année est vieille de beaucoup de mois et, dans notre petit coin d’Afrique, les choses vont toujours en pointillé, d’esquives agaçantes sournoises rebuffades sur un tempo lento qui colle aux humeurs molles des scribes de la pensée bureaucratisée. Notre système narcissique continue de tourner en rond. Chacun courtise ses supérieurs pour gagner de l’avancement, désire être envié ou admiré plus que respecté. Et notre société, à l’image de la machine-État qui la contrôle, indifférente au futur, s’est muée en jungle dominée par la manipulation et la concurrence de tous contre tous. Jusqu’au sein de fratries les plus unies. Les relations humaines, publiques et privées, ont pris la douteuse allure de rapports de domination, de rapports conflictuels fondés, avant toute chose, sur la quête de la réussite visible, de la cotation honorifique, de la cooptation dans quelques improbables réseaux situationnels … ombres aléatoires d’un gigantesque cirque ou s’agitent les passions « arrivistes ». Au prix de transactions douteuses. Disqualifiantes. Si on voulait les lire a la hauteur de ces normes forgées selon l’idéal moderne de subordination du personnel aux règles rationnelles collectives. Le désir de reconnaissance a été colonisé par la logique narcissique. Par la stéréotypie du moi. Qui correspond à l’agencement d’une société flexible dont les fondements désormais s’indexent sur de nouvelles conventions injonctives. Les formules de sollicitation programmée élaborées par les appareils de pouvoir évacuent les questions cruciales sur le devenir collectif [par égalisation-abaissement des hiérarchies transcendantes], excitent les préoccupations immédiates [par rétractation des ambitions sur des enjeux anémiés de toute substance « universelle »], liquéfient les constructions objectives et rectilignes [par banalisation et prolifération des procédés explicatifs qui renoncent aux chemins de la raison] ….

La disjonction structurelle entre la privatisation de l’ensemble des dispositifs d’allocation des positions [ou des gratifications] dans le système-État et les appétits vides des sans-emploi, des sans-argent, des sans-confiance-en-l’avenir, des sans-autre-ambition-que-de-survivre, effondre inexorablement, impitoyablement, les termes du contrat social. Émancipant ainsi les citoyens de toutes leurs obligations promotion de la machine-Cameroun est en cale sèche. Quand, par érosion des liens organiques entre individus et institutions, par désunification des sédiments anthropologiques, par désocialisation de toutes les catégories d’acteurs [les plus faibles et les plus vulnérables d’abord], par résorption des antinomies au creux des appareils décisionnels, par élimination des clivages qui justifient le jeu démocratique, à la perte de la conscience civique, s’ajoute, venimeuse et insidieuse, la démotivation pour la chose politique [à la fois désaffection émotionnelle pour les grands référents idéologiques, réfutation du militantisme et apathie au temps des consultations électorales] …
L’année est vieille de beaucoup de mois et, dans notre petit coin d’Afrique, la vie s’en va d’un pas que l’on pourrait croire tranquille. En apparence. Sur un tempo lento que les zélotes zélés et leurs greffiers satisfaits voudraient imposer durablement à tous les fatigués de vivre une vie de rien , une vie sans rien ni espoir. Crucifiés sans croix. Traces inachevées. Chiffres interrompus, la scène publique destituée de ses fonctions conventionnelles est maintenant sursaturée par toutes formes de prétentions/tensions colportées répétitives et codées. Qui embarquent dans une grotesque et monstrueuse sarabande des cohortes de courtisans obséquieux ainsi qu’une somme cruelle de clercs assimilés lettrés dépossédés de leur vertu transgressive… tout occupés qu’ils sont à une surenchère de masques, d’oripeaux, de fards; d’affublements ridicules. Balancement du recto au verso. Illusion éphémère.
Texte publié dans « Mutations » du 02 décembre 2008
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