COMPTES DES JOURS VOLÉS

L’année est si vieille de trop de mois dans notre petit coin d’Afrique [chatouillé encore par les humeurs molles qui poussent la vie et ses choses sur un tempo lento], l’année est si vieille, désormais, que les oracles ne lui prédisent que peu de semaines à souffrir. Avant de basculer sous le poids de son impuissance, de son chagrin, vers de nouveaux lendemains, ce temps, comme ces amours, qui nous échappe, fuyant et impalpable …

… d’un pas que l’on pourrait croire tranquille quelques sournois zélotes zélés, une troupe vaniteuse de tribuns pathétiques, des cohortes de greffiers prétentieux, une foule en dérive de plébéiens sombres et misérables, des miasmes d’éclopés des programmes d’ajustements dégringolés aux sous-sols de la société, une escouade de sentinelles distraites et d’agiles voltigeurs, des conjurations de vénérables patriciens qui portent la vanité à la boutonnière comme d’autres s’enivrent de la déférence d’obséquieux rimailleurs, une faune de parvenus encanaillés à mécaniques ronflantes, des tablées de soudards ripailleurs, tous, ignares médusés ou grands clercs abrutis de certitudes, citoyens bafoués ou griots démagogues, rhéteurs calamistrés ou plaintifs farfelus, tous, amants sans émotions fixes, féticheurs improbables, rondes dulcinées, brigadiers alcoolisés, arquebusiers rouillés, feymen imaginatifs, yoyettes frigides, joueurs de damier colériques, courtisans d’illusions, tous vont, d’un pas que l’on pourrait croire tranquille, vers un plus-tard volé à la réalité inacceptable et aux nécessités quotidiennes.

L’année pousse ses derniers soupirs au pays de Françoise Mbango. Et chacun plonge dans sa mémoire, dans ses tiroirs, dans ses poches… pour tirer le bilan, le compte, le solde. Comme un dernier inventaire avant liquidation. Une ombre prodigieuse engloutit les affamés, les mutilés, les bossus, les vêtus de guenilles, les brûlés par le soleil, les tombés pour rien, les parleurs aux verbes nus, essentiels, insolents. Heureux ou vaincus. Maudits ou coupables. Pacotilles d’étoiles… Une ombre prodigieuse efface le tonnerre d’un février d’orage et de cendre. Efface le sanglot des meutes innombrables. Une ombre sourde et capricieuse débauche les Lois, arrache les pages d’un livre au terme inconvenant/inconcevable pour lui substituer une fin… autre! une ombre grimaçante laboure des terres humides violées par des guerres incertaines. Une ombre peureuse devant le malheur et la sérénité remplit les marchés et les temples; les églises et les bars, les cimetières et les hôtels de passe. Une ombre au galop ouvre les portes lépreuses des bagnes…

L’année a déserté ses promesses. Chacun [re]plonge dans sa mémoire écorchée, dans ses tiroirs vidés, dans ses poches fatiguées. Et chacun sait pouvoir faire les comptes. Des rêves troublés. des appétits [ou soifs] à rassasier. Des rages épuisées. Des compétences gaspillées. Chacun sait pouvoir faire le compte des projets sans cesse différés, à l’échelle des entités de base et pour le cadre de vie [l’aménagement du lac municipal à Yaoundé, par exemple], reportés, à l’échelle régionale et pour le développement des villes et territoires métropolitains [la restructuration et la libération des espaces à Yaoundé et Douala, par exemple, avec un meilleur contrôle de l’étalement urbain, un souci de l’amélioration de la qualité conditions de vie dans les agglomérations et la mise en place de propositions innovatrices pour les déplacements ou le logement social], retardés, à l’échelle nationale et pour la conduite d’actions véritablement significatives de reconfiguration des zones transfrontalières [Figuil-Léré, Ndélélé-Kenzou-Gamboula, Ambam-Ebebeyin-Bitam, Campo, Bakassi ] … chacun sait pouvoir faire les comptes des programmes attendus en matière de contrôle citoyen de l’allocation des ressources publiques ou bien encore de responsabilité partagée des chantiers du développement local. Chacun sait pouvoir faire un bilan. Pour un solde de tout compte.

Texte publié dans « Mutations » du 09 décembre 2008


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