ZASHIKI

Quand A un japonais « traditionnel » reçoit chez lui son ami B et qu’il veut l’honorer, il l’amène jusque à la pièce d’honneur, dénommer Zashiki. Suivant un parcours qui traversera une enfilade de petites salles. Plus A est riche et plus sa maison aura de pièces (en général pratiquement vides). Plus les invités de A seront distingués et plus nombreuses seront les salles qu’ils seront appelés à traverser avant d’être appelés à s’asseoir. Ainsi, entre la maison de A et ce qui n’est pas elle il y a une limite dont le franchissement est conditionnel. Suivant un système de droits, de procédure et de privilèges reconnus. Le maître des lieux, A, est le maître de certains pouvoirs : pouvoir d’entrer et de sortir, pouvoir habiter, recevoir, dormir… ces pouvoirs étant reconnus par la société, comme illimités dans le temps, transmissibles et cessibles (dans le cas de la propriété) ou bien limités dans le temps et la transmission (dans le cas de la location).

Notre appareil politico-administratif propose, de manière formelle, parfois informelle, souvent, un grand nombre de parcours sémantiques chargés, encombrés, avec des seuils, des limites à franchir pour accéder à…

La linéarité des processus n’est point la règle au pays de Roger Milla. Le calendrier électoral et les mécanismes de consultation démocratique relèvent d’une programmation politique monopolisée par le groupe gouvernant. La définition des trajectoires professionnelles et la gestion des nominations des commis du système-Etat traduit une faillite du management de la performance publique. Entre clientélisme [et autres équilibres ethniques] à surveiller. Opportunisme [et autres pratiques gouvernantes qui font de la complaisance/connivence un code accepté, partagé, invoqué] à alimenter. Ou obscurantisme [et autres appels à la manipulation du réel comme paradigmes de pouvoir] à considérer. La conduite de l’action économique et la mobilisation des technologies efficaces de gestion qui valorisent l’anticipation [des risques et aléas évalués], la cohérence [des choix opérés] ainsi que la promotion [des outils et produits locaux] sonnent encore et toujours du creux de la volonté absente … comme un cantique s’élève vers la nef, souffle court, lourd d’espérance, de vœux embroussaillés ! Et l’administration de la justice peine à satisfaire, tant elle est ballottée aux vents mauvais des comptes à régler, des colères [légitimes, certes, mais …] accentuées par délitement de la morale publique et le délaissement collectif de l’intérêt général qu’il faut désormais rassasier, des vengeances alimentées par toutes les frustrations des sans-emploi, des sans-argent, des sans-confiance-en-l’avenir, des sans-autre-ambition-que-de-survivre …

Notre appareil politico-administratif suppose un chemin tortueux et contrarié pour accéder aux places honorables, pour quitter les hiérarchies inférieures, pour s’inscrire aux meilleurs rangs. Par une conjonction de séquences. Les commis, les scribes, les louangeurs, les partisans … tous rêvent de traverser l’enfilade de ces petites salles [d’attente, fort longue, parfois, pour certains], de ces fonctions au prestige enivrant, de ces postes chargés d’honneur, dont on vous défait, parfois, dans le déshonneur, de ces affectations que l’on occupe avec une pause affectée quand l’officier de sécurité vous ouvre la portière de l’imposant véhicule sombre siglé « CA » … les pratiques sociales dans le cher-et-beau-pays-de-nos-ancêtres tournent autour d’une ambition : être l’invité de marque du maître des lieux ! Franchir les portes de la Cour. Concéder aux codes et aux lois non-écrites la force injuste d’une norme voulue par celui qui, de nos lâchetés et renoncements, de nos soumissions et superstitions, de nos fidélités et abandons, a su ériger un hyper-pouvoir. Pourvoyeur de toutes les grâces. Et de toutes les sanctions. Celui qui autorise tous les franchissements. Mais décide seul, en dernier recours, de la valeur modale du don ainsi délégué. Car la cérémonie sociale a un terme. Quand le visiteur est reconduit hors des limites de la Cour …

Texte publié dans le « Mutations » du 12 août 2008


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