TOUT L’ESPACE ENTRE LES NUAGES

Une semaine a commencé. Qui court vers sa fin. A quoi sert la fin de la semaine ?! Le vendredi on regarde lever les corps. Le jeudi aussi. D’ailleurs. Et pour se consoler, le samedi soir, on peut trouver refuge dans ces lieux animés de sons cadencés, de boissons alcoolisées, de lumières tamisées et de fréquentation … charmante ! Et tandis qu’ailleurs le tumulte continue, que d’autres histoires d’un soir suivent le même destin, les épouses légitimes occupent leur solitude des rires des enfants …

A quoi servent le dimanche ?! A dormir. Pour certains. Quand d’autres se pressent dans les églises, anxieux d’effacer les traces honteuses d’un égarement [… les impatiences affamées poussent très vite les amants éphémères à chercher un lieu propice pour une conversation horizontale], à quêter la miséricorde pour tenter de se faire pardonner de coupables abandons, retrouver au chant des cantiques un chemin plus rectiligne quand les tentations vous soutirent quelques émotions …

A quoi servent les nuits ?! A oublier, sans doute, que le Cameroun n’est plus vraiment un « chez nous » quand on assiste à la dilution des identités dans une pratique sociale qui relève avant tout de la proximité. Quand prennent place des logiques fragmentaires qui justifient l’opportunité d’un arrangement obtenu à titre individuel et privé. Et rapportent doléances et complaintes à un jeu de tractations qui associe courtisans et courtisés. L’espace public se réduit. Il se « localise ». On ne pense plus national. On pense village. Terroir. On s’accorde, on s’aligne désormais sur de nouvelles catégories idéologiques qui reposent sur l’appartenance [et les origines] dans ses dimensions biologique [filiation, généalogie], spatiale [appropriation d’un lieu] et symbolique [ritualisation]. Au détriment d’une citoyenneté qui est tout à la fois une « individualisation » au sens de la somme des droits reconnus à chaque personne sans pré-requis ou qualification discriminante et une adhésion au contrat social. A quoi cela sert de distinguer les autochtones des allochtones ?! A produire des possibilités d’exclure l’autre, de refuser, de nier, l’altérité. Cette étrange part de chacun qui construit, à égalité, avec singularité, la communauté.

A quoi servent tous les dispositifs de régulation sociale, tous les mécanismes, officiels ou officieux, de diffusion différentielle du bien collectif et des ressources publiques, toutes les médiations [au sens conventionnel du terme] quand les émeutiers de février prennent la rue ?! Faute de disposer d’une grammaire politique qui aiderait à déconstruire les logiques insidieuses de rejet, d’exclusion, de précarisation, faute d’avoir les garanties les plus élémentaires que le système soit en mesure de leur accorder un accès juste aux ressources, faute d’avoir plus encore la patience et la docilité qui ponctuent tous les slogans rituels et incantatoires que les apothicaires composent en remède à la détresse et au désarroi, fatigués de subir l’humiliation que signifie une vie à la fin du bout du bout du câble qui distribue le courant électrique, du tuyau de raccordement au réseau de distribution d’eau, une vie au bout de tout, de bouts de ficelles, une vie de rien, fatigués qu’on les ignore dans leur demande de respect face aux injustices d’un processus de promotion sociale dont les règles, incertaines et fluctuantes, ne profitent qu’aux uns et jamais à tous les autres, les petits, les modestes, les faibles, ont eu le courage d’un désir rageur de confrontation avec le complexe politico-administratif. Violente expression du désenchantement. Confirmation d’un clivage qui fracture le corps social. Violente affirmation d’une réalité insidieuse, douloureuse et dérangeante: notre société tolère [quand elle ne les fabrique pas] des territoires de la marginalité, des espaces de relégation où sont érigées en normes acceptables des pratiques inurbaines ou désurbaines et assumées toutes les formes illicites d’activités, une géographie des périls quand l’insolence des zones résidentielles bâties sur des argents dont l’origine fait débat [entre amis, le soir, à la lueur d’une bière qui transpire de fraîcheur] tourne le dos aux « elobi » de toits qui se frôlent, où les uns habitent contre les autres. Lutter. Passer le stade de protozoaire hébété. Refuser de se ranger, sans combattre, sous le dogme de l’inné et de ses corollaires, l’immuable et la limite.

Texte publié dans le « Mutations » du 17 juin 2008


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