Notre époque est vaine. Sans prédictions fiables ni promesses autres que des slogans et des incertitudes. Les nouveaux prophètes remplissent les salles de foules sombres épuisées du sort que leur a réservée la vie. Les nouveaux démocrates ont fait de la parole un objet utilitaire au service d’un technocratisme paradoxal. Il produit à n’en plus finir des systèmes de règles et des cadres normatifs qui s’imbriquent, se contredisent parfois et rendent toujours, pour l’usager-citoyen, plus ardues les procédures, plus longs les délais [et la liste des pièces visées à fournir pour composer un dossier], plus improbable la gestion de leurs soucis quotidiens. La nouvelle Administration s’est enfermée dans une citadelle imprenable. Portes closes. Bouches cousues. Opacité. Tranchantes sont les armes qui confortent le pouvoir des fonctionnaires [et se déclinent, très aisément, en période électorale mais pas seulement, sur des modes de refus de la transparence, de captation de l’information, de rejet sectaire de la contradiction …]. Les nouveaux prophètes ressemblent à leurs aînés qui exploitaient les tourments des égarés pour vendre superstitions et tromperies. Les nouveaux démocrates comme tous les démocrates peinent à construire un monde idéal. Entre idéologie et justification des positions acquises. Entre mouvement ambitieux vers le progrès et sournoise sédimentation des intérêts pour la conservation du pouvoir. La nouvelle Administration ne diffère point de l’ancienne avec ses éminences costumées et satisfaites, ses agents infatués, ses départements ministériels aux organigrammes labyrinthiques qui se déclinent en délégations provinciales puis départementales. Jusqu’à l’infini des comités, commissions, secrétariats « permanents » et autres entités fortement consommatrices de personnels. L’Etat [et donc du pouvoir politique] rendu aux populations de la périphérie est brouillée, passablement dégradée, fortement parasitée par l’impression que la prospérité emprunte exclusivement le chemin sinueux qui conduit [par la supposée magie d’un signature au bas d’un parchemin] à la haute fonction publique.

Chemin à double sens. Un, pour être quelqu’un de bien, il faudrait être un fonctionnaire. Deux, pour recevoir les bienfaits de la République, il n’existerait qu’une seule voie jalousement contrôlée par un agent redistributeur de la manne publique: l’élite. Titre usurpé par une caste d’individus en quête égoïste de reconnaissance sociale qui a su, quand se désagrégeaient les instances vouées à la régulation et au soutien des plus faibles, s’attribuer une fonction d’intermédiation entre les populations et le système-Etat [au niveau yaoundéen notamment mais pas seulement]. Sinécure devenue incontournable et qui a fabriqué un résultat inquiétant : très souvent, trop souvent même, les transferts du sommet vers la base ou les doléances de la base à l’attention du sommet de l’appareil politico-administratif sont filtrés par les fameuses élites ce qui tend a raréfier les actes de l’Etat ou tout au moins à donner à ceux qui pourraient en bénéficier, la valeur symbolique d’un geste de générosité! Que l’on a ensuite de cesse de louanger par force motions et autres …
Notre époque est vide. Entre des espoirs et désespoirs. A une époque, à la fin de notre adolescence, certains refusaient l’emploi de ce doux euphémisme « pays émergent » pour lui préférer, contre les reproches des bonnes âmes qui en chœur les tançaient vertement, l’expression « pays en voie de sous développement » …. ironie parfaite. Synonyme de ces risibles amours qui tournent à la farce. A la tragédie disputées, hystérie religieuse, allégeance aux caciques de l’ordre établi, poubelle à déchets toxiques, choléra ou autre infection de destruction massive … défaitisme ?! Les nouveaux prophètes et les nouveaux techno-démocrates ne cessent de composer une imitation réglée, instituée, [re]constituée du monde pour légitimer leur incapacité à transformer un quotidien de détresse poisseuse, de colère muette, de ténèbres inquiétantes… Les nouveaux prophètes et les nouveaux techno-démocrates ont oublié ces notions si rares donc révolutionnaires, l’honneur, la discrétion, la pudeur. Lutter contre la pression des usages sociaux. Résister aux valeurs du marché de la société de consommation. Agir contre tous les désordres. Cela ne se fait pas par lois et décrets. Ni par oraisons. L’amour maternel, elle est « une promesse que la vie vous fait à l’aube et qu’elle ne tient jamais ». Les Camerounais attendent la fin de la nuit…
Texte publié dans « Mutations » du 15 juillet 2008
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