On ne vit pas mieux la réalité parce que l’on a cessé de la voir ou que l’on s’en est accommodé mais vraiment parce que l’on est capable de l’affronter, de la discuter. Notre téléphagie, par exemple, tient beaucoup au fait que l’étrange lucarne sait déployer une palette d’effets charmeurs pour raconter nos existences ordinaires avec leurs drames, leurs joies trop rares, leurs amours égarées. Pour nous gaver d’images d’hommes jouant avec un ballon ou de télénovelas mexicaines qui débordent de sentimentalisme suripeux. questions sur le hasard, la fortune ou la destinée.

Il est curieux de constater que la télévision a pris le pouvoir dans nos sociétés africaines contemporaines par la force sidérante des images, tandis que se décomposait un système fondé sur des normalités communément partagées sous le vocable de civilisation: nos cités ont volontairement banni les idées, l’altruisme, l’éthique et l’esthétique, pour instaurer un univers concentrationnaire cerné par des murailles de bêtise et d’ignorance… Le téléconsommateur d’ici tente sans doute, devant les images plates et numériques, d’échapper au mouvement chaotique d’une vie urbaine et stressée, ponctuée par les petites mesquineries d’un quotidien sans horizon, les tracasseries sans fin, la bêtise des types qui, armés, casqués, bornés et voraces en Francs CFA font plus la chasse aux automobilistes qu’aux bandits de grands chemins… Le télécitoyen au pays de Roger Milla s’évade dans les parenthèses des nuits cathodiques. Triste et vaine consolation face aux griffes du réel !
Les scribes de la pensée bureaucratisée vont tout à leur satisfaction que s’égare la masse les incultes d’un culte sans culture, happés définitivement par le rythme, événementiel [un match succède à un autre match, un feuilleton remplace un autre feuilleton] dans un mouvement furtif, ludique, onirique, qui sublime le banal, recompose le réel, annihile les résistances iconoclastes, abreuve de curiosité obscène les individus regardeurs … Passif le télécitoyen. Hypnotisé. Figé devant sa misère. Les faciles superstitions qui tourmentent les âmes africaines [ou soulagent les consciences qui peinent à se donner une métaphysique sans sublimation d’un irréel ou d’une nature héritée d’un démiurge fouettard] ne suffiront plus longtemps à contenir les faims et les soifs des sans-autre-ambition-que-de-survivre.
On vit beaucoup mieux la réalité parce que l’on est capable d’en tirer la force simple d’idées nouvelles. Sur les questions liées à l’emploi, par exemple. Dont le caractère désormais aléatoire et fluctuant suppose de prendre en considération deux séries d’options. Tout d’abord, en examinant, afin de les appréhender, les marchés transitionnels du travail, ces intervalles d’activités à temps partiel et socialement utiles [engagement associatif, par exemple] et autres formes d’occupation aux modalités variables qui jalonnent les trajectoires professionnelles discontinues des individus qualifiés. Ces positions temporaires et ces cheminements peuvent et doivent être balisés pour assurer une sécurité économique. Sans négliger les impératifs de la mobilité et de l’adaptabilité, notre système-Etat a les moyens [à un coût parfaitement acceptable] d’assurer un revenu minimum social à ceux nos compatriotes qui contribuent au niveau local, mais pas seulement, à des projets civiques.
Ensuite il faudrait avoir l’audace d’envisager que des personnes qualifiées apportent, directement, leur savoir-faire au fonctionnement de certains services publics. Pour des missions de courte durée [2 à 4 ans].
Avec des objectifs précis et mesurables. Suivant une grille de rétribution qui collerait [en les majorant très légèrement] aux barèmes d’application pour les agents de carrière. Cette initiative aurait l’avantage, non seulement de renouveler les pratiques et les procédures de notre Administration grâce à de nouveaux référentiels, mais aussi de prendre en compte toutes les compétences et autres ressources humaines en les associant. Pour le bien de la collectivité.
L’année continue de vieillir dans notre petit coin d’Afrique. Les Camerounais attendent et attendent encore que les scribes, les courtisans, les apologistes, les thuriféraires, les égoïstes, les prétadeurs, aient achevé leur basse besogne. Pour [enfin] tracer un chemin ambitieux vers le futur.
Texte publié dans « Mutations » du 22 juillet 2008.
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