DERNIER POTEAU

Par un gris matin frais de saison des pluies [ « oyon« , à vrai dire ] un fonctionnaire cravaté aux dents claires, pressé par la haute hiérarchie qui avait décidé de réviser le découpage des ensembles administratifs du cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtres, a proposé, que l’on désigna la province qui, dorénavant, occuperait les terres camerounaises coincées entre le Nigeria, le Tchad et le Lac Tchad, sous l’adorable conjugaison « extrême-nord » ! Manière ordinaire de rendre une évidence. Et d’ailleurs, comment baptiser autrement ce territoire au bout du bout du Cameroun ?! Vu de Yaoundé, là-bas, là-haut, c’est loin! … extrêmement loin. A la périphérie, aux marches de l’empire … à la porte de sortie, déjà « hors les murs » , dans cet espace intermédiaire incertain, d’appartenance/non-appartenance, où les citoyennetés sont rediscutées, les identités partagées. Espace reconfiguré où les frontières ne sont ni des limites, ni des bornes et ne sauraient donc constituer des obstacles pour des personnes dont les traditions et les nécessités commerciales vont au-delà. Espace flou de tous les trafics que traversent, sous un parapluie d’étoiles rieuses, des convois lents et silencieux de vélocyclettes lestées de bidons qui débordent de zoua-zoua (carburant trafiqué, pour les moteurs à… explosion!). Espace rebelle que l’Administration peine à contrôler. Le désordre soudano-tchadien supposant pourtant que ceux qui nous gouvernent envisagent, face à la récurrence des crises, la mise en place d’un dispositif adapté et des infrastructures calibrées afin, d’une part, de proposer une réponse aux déplacements des personnes chassées par les conflits qui secouent les pays voisins et, d’autre part, pour anticiper les aléas en organisant de véritables « pôles de développement » pour stimuler l’activité économique dans la zone transfrontalières notamment. Dans cet espace en transition vers la modernité où la vie va. D’un pas si lent que l’on pourrait croire tranquille. Avec nonchalance. Une nonchalance qui contraste furieusement avec le tumulte yaoundéen. Un tempo piano qui enveloppe les couleurs et les formes longilignes qui passent.

Par un gratin frais de saison des pluies, un fonctionnaire pressé découvre dans la presse que des terres jugées camerounaises sont toujours disputées. Avec violence. Et mort d’hommes. Espace convoité, [dit-on] pour des richesses supposées. Espace [trop] longtemps négligé et que l’administration peine à arrimer, de nouveau et définitivement, au domaine national. Espace en transition vers la camerounité mais que nos éminences n’ont toujours pas osé inscrire dans leur road-book , les caravanes publicitaires qui chantent des lendemain ambitieux avec leur kyrielles louangeurs, empagnés ne pouvant trouver leur chemin jusqu’au dernier poteau, au bout du bout du Cameroun! Cruelle évidence : au pays de Roger Milla, les conseillers du prince sont en panne d’imagination. Ou de volonté. Et quand se dessine les « contours du jour qui vient », à l’ombre des labels, CEMAC et/ou CEEAC, chargés d’espoir, de tous les espoirs[et de craintes aussi] notre posture ne doit plus simplement être diplomatique, figurative, infatuée, mais bien, au contraire, dans l’affirmation d’un engagement pour une intégration sous-régionale, véritable. Le Cameroun doit proposer, dès maintenant, un cadre pour des actions significatives de développement qui couvriraient des zones transfrontalières, Figuil-Léré, Ndélélé-Kenzou-Gamboula, Ambam-Ebebeyin-Bitam, Campo… Bakassi. Comme autant d’espaces reconfigurés où les frontières ne seraient plus des obstacles, des limites, le dernier poteau, mais au contraire des zones d’échange, de production, de partage.

Par une grise fin de journée de saison des pluies un fonctionnaire pressé de retrouver sa maisonnée hèle un taxi: « dernier poteau! « . Ultime destination. À la périphérie du centre urbain, dans l’un de ces quartiers-dortoirs, espaces flous, non-urbanisés, qu’ll serait plus judicieux de convertir en communes associées [sur le modèle des boroughs anglo-saxons] dans le cadre d’une véritable politique de communauté urbaine. A toutes les échelles, les logiques hoquettent et radotent : l’extrême centralisme du système-Etat a produit une atrophie de la périphérie avec ces territoires délaissés et une hypertrophie des centres, politique, économique, symbolique la République accepte de dangereuses lignes de rupture au risque d’une dislocation d’entités éparses que supposent des discontinuités territoriales.

Texte publié dans « Mutations » du 24 juin 2008


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