REPONSE A PAUL ATANGA NJI

in Mutations – 16 avril 2003

Mon premier texte publié dans un journal au Cameroun. Remarques et autres propos en réaction à un article d’un sieur appelé Paul Atanga Nji qui s’était livré, dans le numéro 878 du journal MUTATIONS, à un incroyable exercice de flatterie courtisane sous le titre ‘Présidentielles 2004   : avec Paul Biya‘. Aujourd’hui, Paul Atanga Nji est ministre-conseiller du président Biya …

Il est toujours édifiant de lire la somme des arguments sollicités par les thuriféraires pour justifier la prolongation de la présence de Monsieur Paul Biya à la tête de notre cher et beau pays. Ne répliquons pas aux formules qui font de l’actuel Président de la République un ‘homme de dimension exceptionnelle’ que les flatteurs prient ‘d’aller au-delà du sacrifice humain pour accepter de briguer un nouveau mandat’ pour tenter de dire à l’Arc-en-ciel que les couleurs du Cameroun depuis trop longtemps varient, pour une très large majorité de nos compatriotes, en le gris clair et le gris foncé. J’émets de sincères doutes quant à la capacité de pardon de l’actuel locataire d’Etoudi. Son attitude à la disparition de A. Ahidjo [pour référence, les Cahiers de Mutations vol. 011 mars 2003], le silence maintenu sur un éventuel retour de la dépouille du ‘Père de la Nation’ constituent, de mon point de vue, autant d’éléments du portrait d’un homme de peu de tolérance. Je laisse à Monsieur Atanga Nji la responsabilité de démontrer ‘qu’aucun membre du Gouvernement ne s’est servi de sa position pour s’enrichir ou pour marginaliser d’autres Camerounais’ quand il suffit d’arpenter, à Yaoundé par exemple, ces nouveaux quartiers, aux noms évocateurs, Santa Barbara ou Koweït City, arrogantes additions de villas cossues, somptueuses demeures au luxe outrancier, qui en 20 ans ont poussé comme une insulte à la face de ceux qui, dans les elobi, à chaque lever du soleil, fouillent avec appréhension les poches trouées d’un vêtement élimé pour s’inquiéter, à l’abordage des longues heures d’un jour sans pain… 

Et tandis que la misère gangrène le quotidien d’une majorité de nos concitoyens, les ‘grands’, hauts fonctionnaires de la République ou assimilés, se cachent dans leurs châteaux bâtis à coups de CFA distraits des caisses de l’Etat, paradent dans de gros 4×4 climatisés, visitent l’Europe chaque été, envoient leurs enfants aux Etats-Unis pour l’université… les serviteurs de l’Etat se servent…

L’analyse de l’Arc-en-ciel qui tente de trouver une logique à l’attitude du Président de la République qui ‘en bon père de famille a toujours donné deux chances à ces collaborateurs’ au motif que ‘si la première fois n’a pas été concluante, la deuxième peut être la bonne car la traversée du désert est non seulement un moment de méditation pour réparer ou corriger les erreurs de jeunesse’   est tout simplement effarante. Outre que je ne considère pas que la démocratie soit le gouvernement des hommes par un ‘père de famille’, il me semble outrageant pour tous les laissés pour compte de la société camerounaise qui, eux, n’auront jamais la moindre seconde chance, d’affirmer une telle conception féodale de la République   : l’Etat est une chose bien trop sérieuse pour le laisser aux mains d’apprentis qui s’autorisent des ‘erreurs de jeunesse’ … qualification singulière quand on sait l’âge de certains responsables et autres fonctionnaires contraints, pour des années, à une éprouvante disgrâce   ! Soit. L’Arc-en-ciel croit au fantasme d’une société camerounaise dynamisée par un ascenseur social qui garantirait à tous une égalité de chances pour accéder au sommet de l’Administration. Les aveugles ont le droit de ne rien voir.

De l’incantation comme mode de démonstration.

Je suis préoccupé par le regard complaisant que porte l’Arc-en-ciel sur notre pays. L’absence de guerre intérieure sur le schéma des événements qui secouent ces temps la Côte d’Ivoire ne doit pas masquer des tristes réalités   : la criminalité, au Cameroun, a pris des formes et des proportions nouvelles. Un changement d’échelle qui se traduit non seulement par la part de plus en plus grande qu’occupent les actes criminels organisés [perpétrés par des bandes armées] mais aussi par un fait majeur troublant   : le passage de la délinquance [actes prohibés commis par des individus isolés] aux braquages et autres agressions violentes ce qui laisse supposer une criminalisation de la société.

Le phénomène insécuritaire, qui se développe depuis 20 ans, est une donnée politique importante en ce sens que l’on assiste à une modification des systèmes de valeur qui doivent organiser le champ social   : qu’un responsable    de la Police appelle la population à s’organiser en groupes d’autodéfense est une chose extrêmement grave. La portée politique [dans une perspective historique, à la lumière de certains précédents] d’un tel conseil doit être appréciée, pesée, jaugée avec une grande rigueur. Nécessaire précaution qui retrouve les préoccupations que le citoyen soucieux du Droit convoque quand il entend parler de ‘justice populaire’. Le lynchage comme forme de ‘justice’ expéditive est un déni de droit. 

Une société qui tolère le lynchage quand elle ne l’encourage pas peut difficilement s’offusquer, ensuite, devant les exactions supposées du Commandement Opérationnel. La privatisation de la justice [qui suit la privatisation de la sécurité, avec l’émergence d’un nouveau et florissant marché, celui des sociétés de gardiennage] est un phénomène qui caractérise, dans ses tenants et ses contours, mais aussi dans la perspective [prospective] des changements sociaux qu’il suppose, le recul de l’Etat. On assiste dans notre ‘havre de paix’ à une désorganisation des structures de L’Etat qui ont, par vocation et par tradition, la charge de lutter contre le crime.    Ce n’est pas un mouvement anodin. Le territoire hors la loi s’étend de plus en plus. Les activités délictueuses se substituant progressivement aux formes honnêtes d’activité. La nouvelle criminalité enjambe allègrement les frontières quand elle ne joue pas avec   : les coupeurs de route sont un exemple patent de ce jeu de saute-frontières avec des groupes armés qui commettent des forfaits dans un pays pour ensuite se réfugier, au-delà des limites territoriales, dans un autre pays. Ce qui rendent vaines toutes les poursuites [la coopération judiciaire étant inexistante dans la sous-région … mais l’Arc-en-ciel nous assure du rayonnement diplomatique de notre pays]

L’économie du crime ne doit pas s’imposer aux honnêtes gens. Le devoir premier de l’Etat est de protéger l’individu-citoyen de toutes les menaces qui pèsent sur lui. La criminalisation [si elle est volontaire mais alors suivant la volonté de quels décideurs   ?] de la société camerounaise ne saurait être… tolérée car justifiée par tous les dérèglements qui affligent nos pays, au même titre que les effets collatéraux des programmes d’ajustement et les conséquences relevées depuis quelques années déjà, comme la paupérisation d’une part grandissante des populations.

Il ne s’agit donc pas de reprendre, une fois encore, pour cette catégorie de problèmes, des grilles de lecture éculées. La question serait, plutôt, d’envisager les tensions que peut engendrer la perversion    [au sens premier du terme   : altération négative] de l’économie classique    par l’économie informelle. L’une suppose, même lorsqu’elle se qualifie de ‘libérale’, des règles, voire des dogmes, un cadre réglementaire. L’autre échappe à tout contrôle. Les vendeurs ‘à la sauvette’ ne paient aucune patente, ne déclarent rien, ne s’acquittent d’aucune taxe quand ils écoulent de la marchandise volée ou… de contrebande.

La contrebande. On revient, avec ce problème, à la question de la porosité des frontières. Les organisations criminelles animées parfois par des fonctionnaires ou des personnels des forces de l’ordre mais aussi et souvent des individus qui affichent le statut de ‘commerçant’ ne gèrent pas seulement des trafics de produits illicites ou dangereux mais tirent également de fantastiques profits du commerce clandestin de biens manufacturés de consommation… courante.    Ce qui ouvre le problème de l’économie [marché, marchandises, acteurs, volumes échangés…] de l’illégalité. Sans compter les questions liées    la piraterie, un phénomène particulièrement marqué dans le Golfe de Guinée, et toutes les formes ‘modernes’ de criminalité, drogue ou blanchiment d’argent par le réseau bancaire, par exemple.

Que penser de la feymania quand on fait le bilan du Renouveau   ?!

Passons à d’autres choses plus légères. Je m’amuse de lire le raccourci qui affirme qu’en ’20 ans le Cameroun a enregistré des succès sportifs et diplomatiques … confondre le football en particulier et le sport en général est une maladresse répandue chez les encenseurs rdpécistes   ! Si l’équipe nationale de football a gagné de superbes trophées,    les clubs du Cameroun, depuis 20 ans sont infoutus de remporter la moindre coupe continentale,    si l’équipe nationale de football a gagné de superbes trophées, il existe des dizaines d’autres disciplines laissées au plus total abandon, la faute à l’indifférence cynique de ces ministres de la ‘jeunesse et des sports’ beaucoup plus préoccupés par les avantages à croquer des subsides accordés en Francs Suisses par la FIFA… ministres en charge de la jeunesse quand des gamins vagabondent, mendient, chapardent et dorment dans les rues de nos villes sans jamais que le moindre programme à leur intention ait été initié par notre Gouvernement   ! … si l’équipe nationale de football a gagné de superbes trophées, le championnat d’élite se joue, dans le plus grand des désordres, sur des champs de patates ou s’affrontent des équipes à bout de souffle financièrement, la tutelle se montrant incapable de fournir des soutiens indispensables [ et pourtant la participation à quelques phases finales de la Coupe de Monde a rapporté de fabuleuses sommes ] et de réaliser les infrastructures élémentaires … la jeunesse camerounaise préfère les stars du Calcio, de la Premier League ou de la Liga, aux amateurs qui, de Buea à Guider, s’embourbent sur des ‘stades’, sans gradins ni vestiaires…   !

Il n’est plus étonnant de voir comment les amis du pouvoir font rimer diplomatie et Lions Indomptables   : les résultats de nos footballeurs sont plus évidents à afficher que les succès d’une diplomatie inexistante. Depuis maintenant 20 ans le Cameroun pratique de manière quasi-systématique la politique de la chaise vide à l’occasion de chacun des importants et grands rendez-vous de l’agenda international. Au concert des nations nous sommes spectateurs. Pour ne prendre que les enjeux continentaux, le NEPAD ou l’Union Africaine, sont autant d’initiatives portées, négociées, animées par un groupe de leaders où ne figure pas notre Président. Et quand il arrive au Cameroun de présider des réunions de certaines instances des Nations-Unies, l’honnêteté intellectuelle intime de préciser que ces attributions sont simplement le fait d’un principe de rotation   !

L’Arc-en-ciel trop arrogant dans ses belles couleurs oublie les plus élémentaires des réalités   : proposer, par exemple, une modification de la Constitution    est une aimable plaisanterie. Nous avons deux Constitutions et depuis 1996 les Camerounais sagement attendent que soit effectivement, abrogé le texte ancien et mises en œuvre les dispositions ou institutions nouvelles, sans que cette ‘illégalité’ ne perturbe le moins du monde juristes et décideurs   ! A ce titre, sans doute, il reste encore une œuvre à parachever… mais je doute fort que ce prétexte seul va suffire à justifier une démarche ou la flagornerie tient lieu d’argumentaire politique et le vœu pieu de programme électoral. Le Cameroun est confronté à de vrais problèmes qu’il faut avoir le courage et l’honnêteté de lister. C’est sur la base d’un constat sincère et d’un bilan exhaustif qu’il conviendra alors d’élaborer un catalogue des propositions jugées nécessaires,    sans démagogie ni mensonge, pour parvenir à une amélioration des conditions de vie des Camerounais, par le biais de mesures chiffrées, suivant une programmation concertée. Nombreux sont les sujets [santé, éducation, sécurité, emploi…] qui font le quotidien de nos compatriotes ou les fonctions régaliennes [justice, administration du territoire, défense, relations extérieures…] qui font la vie de la nation, qui demandent des réformes importantes, une attention renouvelée, une redéfinition en termes certainement audacieux.

Il est trop facile et peu démocratique de s’en remettre au seul bon vouloir d’un homme ‘providentiel’. Le destin du Cameroun est avant tout l’affaire des Camerounais. Notre responsabilité historique est de ne pas céder à autrui la charge de conduire notre pays vers un meilleur avenir. A 40 ans nous sommes adultes maintenant   : laissons aux poussières du passé les Grands Timoniers et autres Guides Suprêmes… l’enjeu véritable est de décider des termes d’un contrat   : aux partis politiques, aux groupes de pression, aux think tank [boîtes à idées], d’animer la réflexion pour formuler un programme de gouvernement, à chacun des candidats d’adopter une doctrine, en supposant qu’il existe des propositions concurrentes, et de s’engager, une fois élu à conduire les affaires de la Nation suivant une option agréée… aux électeurs de faire le choix et de décider par la force du bulletin de vote.


Posted

in

by

Tags:

Laisser un commentaire