COMME UNE BOUSSOLE QUI NOUS PERMET D’ALIGNER LES PHRASES

L’Administration a la curieuse pratique de nommer les choses de la nature sous un jargon qui, devenu référence, impose une certitude que contrarie la réalité. Celui qui a proposé que l’on désigne la province qui occupe les terres camerounaises coincées entre le Nigéria, le Tchad et le Lac Tchad, sous l’adorable conjugaison « extrême-nord » est un affreux géniteur !

Certes le bon sens semble lui avoir dicté ce nom de baptême : il s’agit du territoire le plus au nord du Cameroun, à l’extrémité du cher-et-beau-pays-de-nos-ancêtres… et, vu de Yaoundé, Maroua c’est loin ! … d’ailleurs vu de Maroua, également, Yaoundé c’est loin !… distance parfois appréciable avec le Lieu du Pouvoir … ce qui donne raison aux politologues qui nous parlent de ‘centre de décision’, la vie d’un pays s’organisant suivant les principes d’une géométrie somme toute plutôt ordinaire : un centre, des axes, une périphérie…

Il est donc curieux de vivre ainsi aux marches de l’empire… on est à la porte de sortie, déjà ‘hors les murs’, dans cet espace intermédiaire incertain, appartenance/non-appartenance, où les citoyennetés sont rediscutées : le Sultan de Logone-Birni, localité postée sur les rives camerounaises du fleuve Logone, a autorité sur un territoire qui s’étend sur 30 kilomètres… à l’intérieur du Tchad ! La frontière est donc pour lui comme pour les sujets dont il a le respect, plus que jamais une abstraction…

Et nombreux sont les résidents à Maroua qui, le temps d’une journée, font leurs emplettes au Nigéria d’où proviennent, par convois entiers de vélocyclettes, les bidons qui débordent de zoua-zoua, carburant trafiqué, pour les moteurs à… explosion !

Les « coupeurs de route » profitent, eux aussi, de cette géographie particulière : les agressions sont très généralement situés sur les portions de route qui bordent parfaitement la frontière… en quelques enjambées les bandits « quittent » ainsi le Cameroun, rendant impossible toute poursuite !

A cette étrangeté qui fait que la province qui entoure Maroua est encadrée par deux frontières[ dont on a vu qu’elles ne sauraient constituer des obstacles pour des personnes dont les traditions et les nécessités commerciales vont au-delà ], il faut en ajouter une autre que constitue le Lac Tchad : une grande partie du territoire de notre belle province est composée par les « yayré », la plaine d’exondation du lac… car, je rappelle, pour celles et ceux qui ont quitté les bancs de l’école depuis des lustres, que le Lac Tchad fut, en des temps anciens, une mer intérieure qui occupait, dans sa partie sud, une surface étendue jusqu’aux environs de l’actuelle ville de Maroua… aujourd’hui si les eaux ont reculé, il est resté un bassin inondé de manière saisonnière, la plaine sablonneuse redevenant ainsi, pour le plus grand plaisir des pêcheurs mousgoum qui posent alors leurs nasses, une réserve poissonneuse !

Mixité d’un espace, tantôt domaine des Peuls et des Arabes Choa, dédié à l’élevage pendant la saison sèche, tantôt domaine halieutique…

La question des limites conduit donc à peu d’évidences… et si le fonctionnaire qui dans un souci louable de catégorisation a estimé que les terres du bout du Cameroun occupaient une « extrémité » du territoire national, il aurait vite compris, en arpentant ces lieux, que la finitude du domaine ainsi nommé était tout sauf une affaire… close ! Cela dit, si l’on abandonne la géographie,  on peut alors comprendre que l’appellation « extrême » aide à qualifier la province : extrême pauvreté, extrême éloignement des centres de gestion de la chose publique, extrême écart statistique avec les moyennes constatées en d’autres points du pays…


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