On associe toujours développement durable au principe de la gestion durable des ressources ou à celui de la préservation / conservation de l’environnement. Selon les tenants de ce concept, le développement durable c’est la proposition d’un modèle économique qui ponctionnerait [si on doit le croire] de manière raisonnable la ressource. Avec des actions qui viseraient, dans l’absolu, à une utilisation durable de la biodiversité [exemple : la forêt] on le comprend, dans le souci donc de faire subir à l’environnement le moins de dommages possible ou tout au moins des dommages tolérables … si tant est, au passage, que l’on puisse vraiment s’accorder sur le fait de savoir pour qui ces dommages seraient tolérables?! Et qui décide, d’ailleurs, ce qui est tolérable?!

Mais il faut surtout comprendre ce biais néo-primitiviste dans le cadre d’une analyse plus large des rapports entre le Nord et le Sud de la planète où l’on constate que le Sud, et tout particulièrement l’Afrique, n’est attendu à la table des négociations que pour son offre en matières premières, qu’elles soient tirées du sol ou du sous-sol. Matières premières, arts premiers, c’est la dimension primitive du potentiel des pays du Sud qui se trouve ainsi valorisée.
L’Afrique est bien pour ses produits primitifs ! « Bien » au sens : l’Afrique a une valeur marchande reconnue quand elle met en vente son… passé. Identitaire, culturel, environnemental ! On parle d’arts premiers, de forêt primaire. Et ça vaut cher. Mais pour le reste… Non seulement le développement, à terme, n’est plus l’affaire des Etats [et des systèmes publics], suivant une rengaine néo-libérale archi-connue, mais aussi, il est nécessaire, pour y parvenir, que soient effacés tous les obstacles que représentent les Administrations jugées corrompues des pays du Sud. En résumé, le mouvement ainsi amorcé et de fait justifié va, par le biais de l’intervention, en soutien de la société civile locale, d’un agent extérieur [ONG, agence de développement, bailleurs de fonds … ] vers 2 objectifs concomitants : la poursuite de l’affaiblissement de l’Etat, le formatage des populations pour leur faire jouer un rôle, louable dans l’intention mais discutable dans les finalités, de résistance civique. Ce qui produit une exacerbation des conflits entre Etat et population locale une accentuation d’un technocratisme paradoxal [pour reprendre les termes de Mathias-Éric Owona Nguini], l’impératif de réduction de la pauvreté se trouvant très vite étouffé par un corpus réglementaire souvent mal interprété ou du moins peu susceptible de ne pas être contourné
Pour ce qui relève de la poursuite du processus de l’affaiblissement de l’Etat nous devons comprendre qu’il s’opère suivant la combinaison de plusieurs facteurs. Tout d’abord, les plans d’ajustements structurels ont eu pour effet, entre beaucoup d’autres, de raréfier le renouvellement des effectifs de la Fonction Publique et donc de limiter les capacités de déploiement des Administrations sur le terrain. Pas ou peu de présence effective de l’Etat, pas ou peu de moyens pour emplir de manière satisfaisante les missions minima de service public. En conséquence la perception de l’Etat [et donc du pouvoir politique] par les populations de la périphérie s’est trouvée brouillée, passablement dégradée. La pression internationale conduit à considérer qu’il existe un sous-ensemble de l’ensemble national, dont les limites correspondent à celles d’un biotope repéré, et que dans ce sous-ensemble devrait à l’évidence s’appliquer un droit et un régime dérogatoires du droit commun général. La forêt est une zone à part, avec ses lois ad hoc votées sous la pression des bailleurs de fonds. Avec, de plus, tentative et/ou tentation d’introduire en droit national des concepts perçus comme « subversifs ». À l’exemple des droits des peuples autochtones ou bien encore la fameuse Convention 169 de l’OIT. Et de fait, concepts combattus par les Administrations Locales.
Non-dit : les financements transnationaux dont bénéficient les grands programmes en matière de protection des écosystèmes dans le cadre des actions de développement durable parce qu’ils feignent d’ignorer les Etats? dont l’action se limite à un territoire donné? vont dans le sens de cet affaiblissement constaté : aucun Gouvernement, en Afrique centrale par exemple, ne pouvant seul contrôler ou contrer ces grandes manœuvres. Et lorsque l’on connaît la situation de rivalité qui prévaut entre les pays de la sous-région et l’impossible mise en commun des volontés pour une action commune…
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