PENSER UNE TAUTOLOGIE

Yaoundé. Une soirée. Un repas. Des amis et des connaissances. Une discussion. Très vite l’argument ultime : «Le Cameroun c’est le Cameroun». Stagnation/glaciation de la pensée.    Observer. Remarquer. Etudier. Penser. Ainsi donc on n’aurait pas le droit de penser le Cameroun: toutes les grilles d’analyses, de l’observation [jeu de regards] à la déconstruction critique, toutes les grilles parfaitement opérantes pour aider à comprendre ce qui se passe ailleurs ne peuvent en aucune manière être utilisées ici, berceau de nos ancêtres! Tous les sujets donnent matière à débats, colloques, thèses, querelles d’idées [ou idéologiques], Instituts, chaires d’Université, courants, contre-courants, voient la naissance de chapelles, d’Eglises, de Messies et autres Prophètes, de schismes… on vénère, on excommunie, on pardonne, troupeaux égarés et/ou brebis galeuses… on répudie, on fusionne, on pétitionne, on vote, on manifeste, on révolutionne, on brûle, on échafaude, on guillotine … partout, depuis la nuit des temps, le verbe fait avancer la connaissance, explique, passionne, dit ou ment… mais «Le Cameroun c’est le Cameroun»! Formidable tautologie ! ! Le Cameroun n’est ni une formule chimique, ni un courant littéraire, ni une passe de tauromachie, ni la couleur particulière des arbres de la forêt tropicale les premiers jours de la saison des pluies… Non, le Cameroun c’est le Cameroun… ou, renversons la proposition: le Cameroun c’est le Cameroun! A égale A!

Il n’y aurait rien d’autre à dire. Le Cameroun est un objet impensable. Au-delà de l’entendement.    Il échappe aux spéculations ordinaires sur l’ordre, le sens des choses… il est désormais impossible d’appréhender le cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtres, non que l’objet soit complexe, infini ou que sais-je encore mais tout simplement parce que des personnes si peu responsables, si peu qualifiées [et si peu élues] pour prendre en charge nos destins terrestres ont décrété que le Cameroun ne pouvait être l’objet d’aucune science! C’est un extra-monde qui ne s’expliquerait par aucune Loi et n’obéirait, d’ailleurs, à aucune propriété générale ou reconnue de la Conscience, de la Morale, du Droit…

Chercher d’une manière ou d’une autre à rendre compte du phénomène Cameroun, c’est s’exposer à des réflexions qui toujours disent/ricanent de cette « vision sombre et pleine d’excès en tous genres« . Qui demandent de confronter les échos des uns et des autres. Comme toute parole peut, c’est évident, être relativisée par une autre parole, il devient donc inutile d’écouter les éléments apportés car ils seront, vite, balayés par d’autres éléments qui rapporteront le contraire… ou autre chose ! Si je dis « il y a du brouillard ce matin sur Ongola« , on me rétorque « toutes les façons, après, il va se dissiper! »… regarder la pluie tomber et dire qu’il pleut est inutile. Vain. Car bientôt il va cesser de pleuvoir. Il ne pleuvra plus. Il fera un ciel chauffé de soleil. Raconter une suite d’anecdotes. Croire qu’elles sont ubuesques. Oui. Mais des zélotes zélés balaient tout cela d’un qualificatif lapidaire. [souvent] connoté et ethnicisé. Les courtisans courbes, avides comme des chats faméliques, les scribes aux idées courtes, les thésards incultes, les conservateurs poussiéreux, les mercenaires sans scrupules, les mondains aux mains sales, les caciques, les déchargés de mission en mal de militantisme, les coquins aux mœurs méphistophéliques, les belles courtisanes chaleureuses, accessibles… et rétribuées, les éminences tristes entièrement dévouées à leurs égoïsmes ont décidé ainsi qu’il n’y a aucune vérité possible s’agissant du Cameroun : tout + le contraire de tout, cela fait zéro! Et donc il est plus « raisonnable » de renoncer à penser ce sujet.

Le cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtres-et-de-Manu-Dibango sort de la sphère du jugement des hommes [et de ses enfants en particulier]. Un étrange trou noir qui absorbe toutes les vanités de compréhension. Comme objet impossible à regarder.

Il me souvient, à la Fac, avoir reçu un cours de « Droit et Institutions politiques comparées » suivant lequel un illustre et vénérable professeur s’attachait à nous exposer l’anatomie de la vie politique américaine [j’utilise à propos cette formule qui reprend le titre d’un ouvrage de référence par lui publié] en rapport avec le fonctionnement du système politique de la république française. Mais notre Cameroun échappe, lui, aux comparaisons. Ni théorèmes euclidiens. Ni loi de Newton. Aucune géométrie n’est acceptée. Alors, comment dire la chute?! Il n’y a ni haut, ni bas, ni gauche ni droite… donc pas de trajectoire. Donc pas de chute. La chute n’existe pas!  Velléité dérisoire de celui qui veut objectivement rendre compte.    Le Cameroun comme un phénomène hors du champ du jugement. On dit ici « le verre s’est cassé« . Seul il aurait ainsi décidé, de son libre-arbitre, de cesser d’exister à l’état solide.

Je suis depuis trop longtemps un militant de la Raison pour me ranger, sans combattre, sous le dogme de l’inné et de ses corollaires, l’immuable et la limite. En promenade à Florence sur la Piazza della Signoria, je ne peux pas ne pas remarquer le David de Michel-Ange ou la Fontaine de Neptune ou l’Enlèvement des Sabines. En pèlerinage sur l’île de Gorée, je ne peux pas ne pas remarquer la Maison des Esclaves ou, au détour d’une ruelle ombragée, la maison de la Signera Albis. En quête de Kafka à Prague, je ne peux pas ne pas remarquer, dépassant la Maison i Minuti, le Pont Charles qui conduit au Château. En déambulation, touristique, pourtant, sur Pennsylvania Avenue à Washington, DC, je ne devrais normalement pas remarquer The White House, ni, quelques pas plus loin, me trouvant au centre du Mall, The Lincoln Mémorial… il me serait alors, à cet instant, inutile de retrouver dans un vieux tiroir poussiéreux de ma mémoire les images, au pied de ces marches, d’un pasteur qui disait à une foule : « I have a dream…« 

Florence, l’île de Gorée, Prague, Washington… ne plus être sensible, au sens photographique du terme… renoncer à penser le Cameroun pour me ranger dans la cohorte de ceux qui ont renoncé à comprendre.

Je ne cherche pas à faire croire que ce que je dis du cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtres-et-de-Françoise-Mbango est vrai. Il y a des valeurs qui me tiennent, organisent ma perception du monde, commandent mes réactions. Cette évidente subjectivité est nécessaire. Les choses sont évidemment posées dans un cadre, l’observateur est évidemment un être passionné, chahuté par un vécu, poussé par des intentions. Une analyse est bonne ou incomplète ou mauvaise suivant toute une combinaison de facteurs que celui qui porte la réplique a le devoir d’exploiter. Ce n’est pas seulement la position historique, géographique, culturelle, affective par rapport à l’objet ou les détours sinueux de l’inconscient du parleur qui doivent servir d’arme au contradicteur pour repousser les assertions. A Ongola, la qualité de débatteur est assez systématiquement refusée à celui qui a trop longtemps vécu à l’étranger [Tocqueville pourtant n’était qu’un voyageur en Amérique, d’autres l’ont été au Congo… et même, au bout de la nuit, on trouve du génie à Céline!]. A Ongola, la qualité de débatteur est assez systématiquement refusée à celui qui n’aurait pas souffert de telles ou telles affres de la vie, à celui porte un nom suspect de proximité avec le Pouvoir. A Yaoundé on ne discute pas les faits décrits, leur existence ou leur cause. Non. Un portrait psychanalytique sommaire suffit pour vous bouter hors du champ du débat, pour vous exclure de la Parole. A Yaoundé on relativise le propos à cause de votre identité, de la durée de votre exil loin du pays et une foultitude d’autres critères contextuels. Disqualification de l’outrecuidant regardeur.

Florence, Gorée, Prague, Washington… Yaoundé/Cameroun. On ne vit pas mieux la réalité parce que l’on a cessé de la voir ou que l’on refuse de la voir!

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Ce texte a été publié sous une première version dans Enjeux n° 08 avril-juin 2002


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Une réponse à « PENSER UNE TAUTOLOGIE »

  1. Avatar de Kampoer
    Kampoer

    Il faudrait peut-être voir également cette « tautologie » sous le prisme d’une résilience, sans pour autant faire une abstraction à la réflexion ou au débat.

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