Le 25 septembre dernier, le président Paul Biya a pris la parole devant la 64ème Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies prononçant un discours très largement commenté [7 pages, en français et en anglais dans Cameroon Tribune] par la presse gouvernementale. Pendant 18 minutes le Chef de l’Etat camerounais a passé en revue quelques uns des grands thèmes de l’actualité des relations internationales : les effets de la crise financière, la persistance des conflits et les menaces sur la sécurité/stabilité des pays, les changements climatiques… questions majeures de l’agenda diplomatique en cette presque fin d’année 2009. Questions déterminantes quand s’ébauche, depuis l’élection de Barack Obama tout particulièrement, la promesse d’une refondation depuis longtemps attendue des équilibres planétaires face aux désordres. Face à tous les désordres qui bousculent notre monde contemporain multipolaire. Face aux catastrophes imminentes. Face aux chocs culturels, civilisationnels et/ou idéologiques, la communauté des nations espère. Paul Biya espère. Paul Biya espère une plus grande solidarité entre les pays du Nord et les pays du Sud [avec un engagement significatif des membres du G20, à la mesure des efforts et moyens mobilisés pour endiguer le tsunami qui aurait pu emporter le système libéral-capitaliste]. Paul Biya espère une mobilisation collective d’envergure pour aider les plus faibles, les pays du continent africain, ces communauté d’individus aux performances tristement médiocres sur tous les chapitres de l’ordre socio-économique [niveau de vie, capacités de production, management des ressources et des personnes,…]. Paul Biya espère des actions et des réponses coordonnées pour une gestion concertée des écosystèmes. Paul Biya espère une révision sincère et profonde de l’architecture générale de l’ONU, de la maison commune, pour lui permettre de mieux répondre, entre défis et incertitudes, aux évolutions géopolitiques d’un monde désormais globalisé.
Une somme d’évidences…
Ce discours du président Paul Biya ne constitue, dans l’argumentaire et dans la déclinaison des rubriques, aucunement une surprise. Il ne déroute personne. Et ce n’est d’ailleurs pas là son projet. Bien au contraire le Chef de l’Etat camerounais ici encore s’aligne sur des positions à la fois modérées [et prudentes], classiques, évidentes.

Modérées, car le propos du président de la République du Cameroun ne saurait s’écarter d’une ligne de conduite ostensiblement peu marquée par un souci de présence «tapageuse» sur la scène dite internationale. Quand notre diplomatie, avec des ambassadeurs en «exil» depuis des lustres, clairement oublies par leurs autorités de tutelle et des représentations qui tombent en ruine, manque de manifestations effectives [nous sommes étrangement absents de toutes les médiations entreprises pour le règlement des crises continentales] et que nous tardons lamentablement, dans la sous-région Afrique Centrale, à assumer le leadership que mérite notre poids économique. Même si la disparition d’Omar Bongo a semblé laisser entrevoir un changement [de pure forme, pour l’heure] dans les dispositions du voisin gabonais à notre égard. Nos armées attendent encore d’être réorganisées, équipées et formées pour assurer les missions qu’impose la nouvelle donne géopolitique en particulier pour la lutte contre le banditisme transfrontalier ou la piraterie dans le Golfe de Guinée mais également dans le domaine du renseignement pour la surveillance des extrémismes religieux…
Positions classiques, qu’un dirigeant d’un pays de rang intermédiaire se doit de tenir en présence de ses pairs, à la tribune des Nations Unies. Complainte du «petit» dans un monde injuste, dominé, voulu et contrôlé par les plus «forts» ; ces pays aux économies prospères. 50 longues années après les indépendances, la division du travail international reste inchangée : aux nations du Sud de notre planète les larmes amères, les souffrances insupportables, les OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement) et… les matières premières aux nations du Nord de notre planète les réussites insolentes, les progrès [technologies, y compris quand elles sont «nouvelles» ou «bio», indicateurs de développement humain,…] et la maîtrise des processus de décision. Le fameux «dialogue des civilisations» a encore, hélas, la bien triste allure de cette «relation» infamante entre un mendiant famélique et un riche… repu ! Vouloir que les choses changent, que ces choses-là évoluent, est dans le bon ordre de la rhétorique élémentaire. Tiers-Mondiste. Altermondialiste. Même s’il est assez cocasse, disent les esprits chagrins, que le propos soit ici porté par un président dont les pratiques ne sont pas toujours mues par un scrupuleux respect des règles de bonne gouvernance ou par le souci objectif de considérer, d’abord, les intérêts du plus grand nombre de ces concitoyens, dans les catégories les plus vulnérables…
Positions évidentes, en somme, quand l’agenda des Nations a fixé les rendez-vous essentiels [la Conférence de Copenhague, par exemple, prévue en décembre 2009]. Et que les conclusions sont déjà écrites, à l’encre des bons sentiments, des vœux pieux, des promesses répétées… positions évidentes, pour décrire/décrier, comme la majorité des analystes, les dérives aberrantes d’une économie-casino sans cadres ni lois et remercier/apprécier, même si cela peut surprendre, le tutorat aux conditionnalités étouffantes, pourtant, du Fonds Monétaire International ! Position évidente, voire réaliste ou «politiquement correcte», car flatter un maître sévère peut nous obtenir son… indulgence ! Positions évidentes, enfin, sur la nécessité d’observer dans le détail les faits, économiques et sociaux, afin de repérer les risques ou les potentiels de crise. En sachant admettre, d’une part, qu’il est possible de construire une typologie des pays en fonction de leur degré d’engagement dans un conflit [pays en conflit latent, pays en conflit, pays en situation post-conflit,…] et, d’autre part, qu’en sus de tous les éléments d’instabilité qui découlent des géopolitiques internes aux Etats, il y a des espaces par nature, car souvent disputés, plus sensibles aux risques de conflits : les frontières.
… que Paul Biya ne cesse de répéter
Sur toutes les questions abordées le Chef de l’Etat camerounais a tenu, le 25 septembre dernier à New York, un discours dont les mots et l’organisation générale reproduisent les discours tenus par le passé devant cette même Assemblée. Comme un exercice qu’il s’impose [en pédagogue inlassable] Paul Biya laboure un sillon labouré. Et labouré encore. Le monde dont il parlait hier et avant-hier n’a pas changé. C’est vrai. Avec ses clivages violents et ses antagonismes irréductibles. Le monde dont il parlait hier et avant-hier, devenu monde d’aujourd’hui, n’a toujours pas modifié son dispositif d’accompagnement de ces Etats «manqués» et autres territoires inorganisés ou désorganisés, de plus en plus hors des lois partagées par la majorité des nations, dont la fragilité peut contaminer les voisins. Le monde dont il parlait hier et avant-hier, devenu monde d’aujourd’hui, n’a toujours pas apporté la paix à tous les peuples. Et Paul Biya de le re-dire.
Litanie, sans doute. Qui amène à se poser la question du destinataire de ce discours. De tous ces [beaux] discours. Quand on sait que le président Paul Biya a la parole rare, dans son pays [se contentant de satisfaire à quelques rendez-vous incontournables, le 31 décembre, le 10 février, le 19 mai… comme il semble se contenter d’une apparition une seule, dans un «rassemblement» des dirigeants du monde, au mois de septembre, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU !]. A qui s’adressent les analyses du Chef de l’Etat camerounais sur les effets de la crise financière, sur les menaces qui insécurisent les Etats, sur les aléas à redouter des changements du climat et autres grands thèmes qui, actuellement, cadencent la marche du monde ? A son peuple ? Assurément non. Lomié est loin des rives de l’Hudson. Et 18 minutes ne suffisent pas à effacer de longues… absences. A ses pairs de la famille des Chefs ?! Ce n’est pas utile. Ils ont, sur ces questions dites fondamentales, des opinions qui ne divergent pas vraiment. Les points de vue et autres partis pris «extrêmes» ou «radicaux» se trouvant tout simplement disqualifiés. Par leur outrance. Par l’identité de l’orateur [pénalisé par un portrait psychanalytique sommaire et bouté hors du champ du débat]. Etre politiquement correct. Ce qui vous évite de vous soucier de savoir si votre analyse est bonne ou incomplète ou mauvaise !
Paul Biya peut se répéter. Impératif de communication. Catégorique. Manière d’exister à la face de ceux qui compte. «Je suis encore là, à ma place». Un non-changement qui pourrait forcer la sympathie. A défaut de promettre l’estime. Une permanence. Position. Au sommet d’un Etat. «Je reste encore le chef du Cameroun, la preuve : je suis toujours à ma place parmi les autres chefs du monde quand on invite les chefs à parler des choses du monde». Une permanence. Des positions/opinions. Pas de manifeste contestataire. Rien d’outrecuidant dans le propos. 18 minutes de logorrhée polie. Ainsi Paul Biya existe. Pour ceux qui osaient en douter. Et il parle. De la même chose, toujours, certes, mais qu’importe. Ce qui compte c’est de marquer son acceptation des valeurs cardinales : le FMI [dont on apprécie les potions indigestes], le libéral-capitalisme [dont on ne discute pas réellement la domination], le multilatéralisme [dont on souhaite plus de bienfaits]… et de réclamer quelques amendements seulement, aucune révolution réellement. Paul Biya répète qu’il est le chef normal d’un pays normal. Normal = ordinaire. Qui ne transgresse aucune norme de la famille des nations réunies. Paradoxe d’une antienne qui a les formes d’un plaidoyer mais révèle une allégeance aux modèles de la pensée dominante [pour les sujets énumérés, les constats posés, les solutions proposées… quand il y a des solutions proposées car, sur ce point les formulations sont vagues !]. Invariance du discours. Invariance des dispositifs. La répétition est un conservatisme. Ce qui sied parfaitement au président Biya.
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Texte publié dans Conjoncturis n° 22 – novembre 2009.
Conjoncturis est le discussion paper de la Fondation Paul Ango Ela de géopolitique en Afrique centrale
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