NOSTALGIA

L’odeur lourde des frangipaniers murmure au creux des collines charnues. Un ciel aux couleurs d’incendie dévore l’horizon. Yaoundé a longtemps accepté cette image de ville sage comme une carte postale. Pour l’animer il y a eu le football et les derbys entre le Canon, club du quartier Nkol-Ndongo et le Tonnerre, le frère ennemi du quartier Mvog-Ada. Leurs rudes duels ont captivé les foules frissonnantes qui se pressaient dans les gradins du Stade Amadou Ahidjo. La «cuvette», comme l’appellent les yaoundéens, a été construite par en 1972, pour accueillir la 8ème Coupe d’Afrique des Nations. Sa silhouette aux courbes un peu lasses se détache sur les hauteurs de Mfandena, un périmètre qui tutoyait les faubourgs de la ville quand les premiers coups de pioche l’ont extrait de la latérite. Cette enceinte omnisports a vécu l’histoire mouvementée du football camerounais, les victoires des clubs dans les compétitions africaines, la renaissance des Lions Indomptables, la première qualification pour une Coupe du Monde… et les larmes aussi, les soirs de défaites, la désillusion d’une élimination, quand après un penalty manqué des escouades amères armées de colère et de pierres ont jeté leur frustration sur des brigadiers et quelques véhicules. Mais le Stade Amadou Ahidjo c’est aussi de la boxe avec une fulgurante victoire de Jean-Marie Emebe, des concerts, de Kassav à… Claude François ou des meetings politiques, sur l’esplanade qui lui fait face. Pendant longtemps on a compté sur les doigts d’une seule main les équipements sportifs disponibles à Yaoundé : une salle, le Temple Noir, pour les sports de combat, la boxe notamment, le Tennis Club, le Club Hippique et le parcours de golf posé sur les pentes du Mont Fébé. Plus de trop rares playgrounds à Messa, à Madagascar, à Nlongkak, où des talents, en volley-ball et en hand-ball, ont pu fleurir sur quelques mètres carrés de bitume. Situé à Warda, le Palais Polyvalent des Sports offre désormais de meilleures conditions pour la pratique de certaines disciplines, basket-ball, volley-ball, hand-ball, haltérophilie, qui attendaient un ouvrage de ce type… mais il fait aussi le bonheur des mélomanes qui ont ainsi pu y voir Charlotte Dipanda en concert ! Une étourdissante algèbre compose le Yaoundé des loisirs et du divertissement, ajustant des strates de codes surréalistes, hermétiques à tout souci d’assurer, véritablement, durablement, simplement, une organisation cohérente de l’offre. Les foires promotionnelles et les moments festifs comme Ya-Fe, riment avec bousculades et embouteillages. Certes des segmentations ont existé qui réservaient ou réservent encore l’accès à certains lieux à une minorité de privilégiés. L’Aéro-club, par exemple, situé à Ekounou, au bout de la piste de la désormais base aérienne 101. Le Lac Municipal lui, bénéficiait d’un statut particulier, fréquenté tout à la fois par les amateurs de ski nautique et les compétiteurs de courses de pirogues. Pour les autres il y a toujours eu des terrains vagues [le stade dit «malien »] ou des plans abandonnés pour les apprentis Samuel Eto’o et ces gamins qui jouent au foot en tapant dans une boule de chiffons. Et l’on doit se satisfaire de voir quelques joggers se hasarder à la nuit tombée, du côté du rond-point Bastos, à des exercices pour le bien de leurs corps, sous l’œil blafard ou clignotant de rares réverbères. Tandis que les amoureux et les flâneurs profitent des espaces verts – le bois Sainte Anastasie, carrefour Warda, les pelouses pentues du petit jardin qui entoure la statue de Charles Atangana, en face du Ministère des Transport – dont les allées ombragées et les bancs publics sont particulièrement occupés. 

Il y a eu l’Ane Rouge et sa terrasse encombrée le samedi après-midi. Et de l’autre côté de la place de l’Intendance, le Cintra. Un café tenu par des Corses où l’on pouvait déguster des spécialités venues de l’île de Beauté. Puis il y a les nuits ambiancées dans les bars de quartiers où, éclairés seulement par un improbable néon, des couples se font au son chaloupé d’un coupé-décalé que crache un ampli tuberculeux. Paquita, Le Philanthrope, Escalier Bar, La Terre Battue, Carrousel, Tonton Bar, Elise Bar, Eldorado… les cabarets – ces balises de la nuit yaoundéenne – ont secouru des cohortes de nocturnes solitaires. Et ont été, pour des générations de musiciens devenus célèbres, une formidable école. On assiste, hélas, à l’effacement de ces repères collectifs. Certes la pétulance épicée de Yaoundé est intacte. Et si les cartes dessinent d’invisibles traces, la mémoire récite : fête, musique, cinéma … Le cinéma dites-vous ?! Oui, le cinéma ! LE cinéma ! Le temps des rendez-vous du samedi après-midi, devant le Capitole, Les Portiques, le Fébé, le Rex, l’Abbia, la première salle tenue par un Camerounais, le Djoungolo… les temps du partage, entre amis, ou… en duo coquin, dans la douce moiteur d’une salle à peine soufflée par un mécanisme asthmatique d’air conditionné, spectateurs lovés dans ces fauteuils de feutrine enveloppés, voyageurs destination l’aventure, l’action, l’humour et tous les accents de ces fictions consommées avec jubilation. Sans retenue. Matière riche pour une semaine de commentaires, de racontages, de restitutions [in]fidèles ! Obscurité d’un lieu étrange… moment de pure magie… le faisceau projeté par une lanterne… ces images qui bougent sur la toile tendue… les émotions, du rire aux larmes, qui ébouriffent votre âme… messe païenne rendue à d’immenses icônes. Avec ses saints [le «joueur»] et ses démons [le «chef bandit»]. Festin gargantuesque aux ingrédients invariables, pourtant, de paradis perdu, de trahison, de vengeance, de sacrifice, de rédemption, qui font toutes les histoires depuis le commencement du monde… un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… le Capitole et l’Abbia ont fermé quand commençaient les années 2000 et aujourd’hui les fabriques à rêves sont devenues des poissonneries ou des supermarchés. 

Il y a eu… Il y a la Briqueterie pour déguster les soyas, ces fameuses brochettes de viande, bout grillé d’un pauvre zébu qui a traversé le pays du nord au sud pour finir en fines tranches… se poser, sans manières, sur un casier à bières, avec les doigts piocher dans les petits tas de viande encore chaude du feu bois, glisser les morceaux choisis sur le piment en poudre, poser le tout sur le bout de la langue, laisser les papilles excitées activer la mémoire des saveurs, le temps jadis, la nostalgie taquine.


Posted

in

by

Tags:

Laisser un commentaire