VILLE CRUELLE ?

Yaoundé. Les bulldozers effacent des murs de brique.  « Sans-fout-notre-patrimoine » disent les marchands laissant ainsi s’étendre, sournoise, apathique, inesthétique, une ville-rien pour citadins sans repères. Une ville-oubli sans identité remarquable ni lieux de mémoire – il y a donc si peu de héros nationaux à honorer?! – … une ville-village, sans ordre ni projet. Contre les dévoreurs d’espace, les bétonneurs, les acculturés, les architectes sans imagination qui crayonnent sans âme et sans passion l’illusion d’une modernité, nous devons impérativement sauvegarder les «vieux» édifices donc oser un véritable programme de valorisation du  patrimoine. Autrement dit : restaurer/rénover demeures de la période coloniale, suivant l’idée que la ville a une histoire qui doit être «conservée», nettoyer les façades des bâtiments anciens de toutes les «surimpressions désordonnées», ces banderoles, ces câbles, ces panneaux publicitaires sauvages qui polluent charitablement le paysage citadin ! Entre territoires disputés et territoires indécis, il y a urgence à repenser l’espace vécu en commun pour ouvrir les chances d’une re-construction des organisations urbaines. L’urbanité, en effet, associe à la fois les paysages et les lieux [bâtis ou en friche], les structures symboliques, les dynamiques, les schèmes culturels et les modes d’appropriation, les individus, les catégories de fonctionnement [anthropologique, économique, sociologique, politique,… car la ville se constitue par la patrimonialisation des espaces naturels et culturels tout comme elle s’organise par le développement d’entités [la rue, le quartier, le «sous-kwat»,…]. Et,  ici aussi, comme sous d’autres latitudes, notre capitale définit des intentions en matière de civilités ou de conception des lieux publics : contact ou écart, frottement ou séparation, attente positive ou négative vis-à-vis de l’être-ensemble…

Parler de la ville revient à parler de la morphologie d’une addition de territoires [qui ont parfois des racines anciennes] et de configurations en renouvellement où se situent quantité d’acteurs et leurs intérêts. A l’évidence,  les stratégies pour la gestion du «capital» spatial, les choix de chaque citadin en termes de logement, de travail, de loisirs, de déplacement influencent la morphologie des espaces communs. Producteurs d’une relative richesse [ou, a tout le moins, d’une occupation pour certains individus]. Il faut, en effet, en ville, concilier des spatialités individuelles, foisonnantes, flexibles, éphémères, avec les contraintes propres à tout espace politique de plein exercice : être situé, être stable, être lisible… Comme toute collectivité, la ville est animée par des identités mobiles. Et des appartenances à géométrie variable, tantôt tribale, tantôt identitaire ou communautaire [en fonction des origines géographiques], tantôt économique [en fonction du type d’activité exercée]. 

A l’heure de la décentralisation et de la subsidiarité, la volonté de l’autorité publique devrait être, il me semble, de voir toutes les «territorialités» et autres appartenances particulières participer à la production d’un mieux vivre en commun, dans des «espaces pertinents». Avec le concours  des institutions formelles et informelles qui assurent la régulation entre  le local et le global… en dépit des irréductibles divergences qui séparent les logiques de la société civile et les logiques de la machine Etat. Ce qui signifie que nous devons élaborer un projet sincère de décentralisation architecturé autour d’une révision totale des schémas de contrôle du territoire. L’idée étant de faire de Yaoundé et de ses subdivisions mitoyennes [Okola, Obala, Soa, Mfou, Mbamayo, Akono, Ngoumou,…] une véritable région-capitale. Il faut diviser chacun des 7 arrondissements actuels par 3 ou même 4 et autonomiser des entités comme Emana, Nkolbison, Messamedongo, Mimboman, Biyem Assi, Mendong, Olembe, Biteng,… qui pourraient prendre le statut de «boroughs» ou de «districts» dans le cadre d’une véritable communauté urbaine. Pour gérer avec imagination un processus : conduire une dé-densification du centre couplée à un développement des territoires périurbains qui naissent, prospèrent, s’étendent. Il faut apprendre à conjuguer les échelles et les espaces. Autour de pôles d’attractivité qui pourraient accueillir des activités tertiaires, des services interentreprises, des plateformes d’innovation. Espaces logistiques. Pour les équipements majeurs et les aires publiques à fort rayonnement. Espaces résidentiels. Pour des formes revues d’habitat [dans le souci de concilier esthétique et qualité]. Espaces verts. Pour respecter des séquences paysagères et accorder une place à la nature au cœur de la cité en remplacement des «elobi» encombrés, confus, fouillis, populeux quartiers où chaque maison en tôle froissée joue des coudes avec les maisons voisines… toutes ces zones insalubres, inondables, englouties, inabouties, sans contrôle ni ordonnancement, ces lieux tristes et vains, esquivés par les plus élémentaires règles d’urbanisme et qu’il faut avoir l’audace de raser, d’effacer afin d’offrir des promenades gazonnées et arborées, à la fois, respiration, friches, offre d’activités ludiques ou récréatives. Il faut désormais penser une action d’aménagement du territoire de la ville de Yaoundé sous un format parfaitement nouveau. Par adjonction de solutions intégratives. Du cœur urbain à la périphérie. Entre un aujourd’hui cafouilleux et un demain audacieux.

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Article publié dans l’hebdomadaire Repères, édition du mercredi 14 mars 2012, sous le titre « Territoires disputés, territoires indécis »


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