ERASME

Ai-je le même avis que certaines grandes figures scientifiques Camerounaises qui estiment que le système LMD peut être une solution providentielle pour résoudre le chômage des jeunes ?

Ma réponse est « non » ! Et je m’explique. Primo, il ne faut pas perdre de vue quelles sont les missions dévolues à l’Université car, en réalité, l’Université sert avant tout à former des Enseignants et des Chercheurs et non pas des tops managers pour les grandes entreprises ! L’Université n’a pas pour vocation première de servir à former les futurs professionnels à vendre aux entreprises   : l’Université doit aider, avant tout, à la construction des Savoirs et de la Connaissance avec, de ce fait, une orientation mieux affirmée vers la Recherche…

Comme l’a si bien dit le Recteur Tabi Manga : l’Université est le lieu où sont dispensés les enseignements fondamentaux… dans l’idée d’un droit à la culture [suivant des normes internationales]. Le rôle de l’Université est de produire, de diffuser et de transférer des connaissances et des compétences utiles mais généralistes ! Avec une maîtrise en sociologie ou un DEA en philo, on ne peut pas vraiment prétendre à une place précise dans une entreprise ! Mais cela ne veut pas dire que l’on doit pour autant renoncer à former des sociologues et des philosophes… 

Deuxio, l’adoption du système LMD ne suffit pas en soi à faire disparaître certains problèmes de fonds qui minent l’Université Camerounaise. La première faiblesse porte sur l’encadrement universitaire et scientifique. Si les universités camerounaises sont souvent représentées par des personnalités de grande qualité et de premier niveau au plan scientifique, force est de constater que le corps professoral, après avoir été dispersé lors de la création des six universités d’Etat en 1993, n’a pas pu se reconstituer à un rythme équivalent à celui de la croissance du nombre d’étudiants : aujourd’hui le taux d’encadrement est en constante baisse ce qui provoque une dégradation de la qualité des enseignements. De plus, les élites intellectuelles, trop accaparées à d’autres tâches – soit administratives, soit plus directement matérielles – ont du mal à occuper la scène nationale et à participer au développement du pays en mettant à son service leurs connaissances et compétences… la deuxième faiblesse du système réside dans son incapacité à maîtriser l’afflux constant d’étudiants   : tous les bacheliers peuvent s’inscrire à l’université dans la mesure où ils sont capables de payer les droits universitaires (50   000 francs CFA) et aucun étudiant ne peut être renvoyé, même s’il redouble constamment ! La troisième faiblesse est que l’Université Camerounaise a perdu sa fonction d’ascenseur social : l’Université est devenue une aire de stockage qui permet de canaliser les jeunes [même si cela explose parfois] et de retarder leur entrée dans le monde du… chômage ! La quatrième faiblesse est un problème de sous-financement  : il n’y a pas assez d’argent – et pas assez d’argent bien utilisé – pour acheter des matériels pour les laboratoires, il n’y a pas assez d’argent pour construire suffisamment d’amphithéâtres, de cités universitaires ou de restaurants pour les étudiants, il n’y a pas assez d’argent pour payer correctement les enseignants et pour en attirer de nouveaux   ! Depuis la réforme de 1993, les programmes d’ajustement structurels et la dévaluation du FCFA, les salaires des enseignants ont en effet été divisés par trois ! La faiblesse des ressources a ralenti le retour des compétences au Cameroun et fait qu’aujourd’hui la plupart des 2300 enseignants chercheurs se tournent vers des activités plus lucratives, réduisant de ce fait le temps consacré à leur métier. Sans négliger le fait que depuis plus d’une dizaine d’années, en raison des mauvaises conditions de travail, de la faiblesse des salaires et du manque d’équipement des laboratoires de recherche, la majorité des docteurs formés à l’étranger préfère trouver du travail sur place plutôt que de revenir au Cameroun. Pour résumer   : l’absence de financement prive ainsi le système de marges de manœuvre.

Il est non-sens absolu d’avoir des représentations bancaires au Cameroun et qu’elles ne prêtent pas aux particuliers au Cameroun alors qu’elles le font en France. Interdire le crédit c’est refuser potentiellement des millions de clients acheteurs dont le pouvoir d’achat est une manne de richesses pour les entreprises.

Outre le système LMD il faut aussi trouver d’autres solutions. Le premier paramètre est la capacité du système universitaire à former ses propres enseignants-chercheurs car, jusqu’à présent, le Cameroun a fortement dépendu de l’extérieur pour se satisfaire cette mission. Il est donc fondamental de mettre en place des écoles doctorales efficaces. Ce qui, au passage, influera sur le développement de la recherche et donc à terme sur le développement du pays. Et il faut amorcer une vraie réflexion sur le métier d’enseignant-chercheur, un, pour le rendre plus attractif et, deux, pour lui donner une place utile pour le développement du pays. Le deuxième paramètre est de renforcer le contrôle du flux d’étudiants. Pour cela on peut utiliser le secondaire comme filtre pour l’accès au supérieur. On doit aussi réduire le temps de passage à l’université en interdisant par exemple les triples redoublements. Ceci correspondrait à une réduction de 40% du stock d’étudiant dans les deux premières années universitaires ! D’autres possibilités existent notamment de développer les diplômes professionnalisants courts et de qualité, répondant ainsi aux besoins du marché. Enfin, devant l’importance du secteur informel, il conviendrait de mettre en place des formations courtes destinées à l’auto-emploi.  

Mais tout d’abord la FORMATION. Cela me fait penser à l’apprentissage et au contrat d’apprentissage qui en France autrefois concernait les « exclus » des filières d’enseignement général et qui aujourd’hui valorise la formation jusqu’à BAC + 2 ou 3. Et si on prend des sociétés comme MONOPRIX l’objectif 2008 est de 45% de contrat d’apprentissage en plus et mettant l’accent sur les postes liés à l’encadrement.

Et je voudrais ici insister sur l’importance de la sélection, de l’orientation et du contrôle des flux d’étudiants. La question de l’orientation fait d’abord intervenir, en amont, les acteurs du système de l’enseignement secondaire [conseillers d’orientation, bien entendu, enseignants…] dont le rôle est de donner au futur étudiant de bonnes indications sur les parcours universitaires possibles. Ce qui suppose, dès ce niveau, une bonne information sur les filières, les carrières [et les cursus afférents] et, d’une manière générale, une présentation relativement complète de l’offre en matière d’enseignement supérieur pour les Camerounais, à la fois au Cameroun et à l’étranger. Dès l’entrée en classe de seconde, le futur étudiant doit savoir quelle filière il entend suivre pour aller vers le métier de son choix. Et c’est au système des lycées de procéder à cette première sélection-orientation.

Nous devons aussi ne pas oublier de souligner que la pauvreté matérielle du système éducatif camerounais a pour effet de mettre les différents apprenants sur des bases de départ inégales. Il est très facile de constater, en effet, que la plupart des établissements ruraux en raison de leur éloignement du centre urbain et des conditions de vie spartiates manquent parfois d’enseignants et ne disposent généralement pas de cadres d’études assez compétitifs. Conséquence : les lycéens ainsi formés n’ont pas toujours le niveau pour poursuivre leurs parcours de formation à l’Université. De plus les établissements scolaires ruraux produisent des émigrants vers les centres urbains : certains parents jugent opportun d’inscrire leurs enfants pourtant en plein cycle scolaire dans des écoles urbaines. Et ces derniers, hélas, n’arrivent pas alors à s’imprégner de la nouvelle donne éducationnelle [tout l’environnement socio-culturel qui formate les conditions d’apprentissage] ce qui défavorisera plus certainement les moins nantis créant alors une future et plausible discrimination, non seulement pour l’accès à l’Université mais aussi face au marché de l’emploi   : pour rentabiliser davantage la professionnalisation, il faut aussi renforcer l’éducation secondaire de manière à ne retenir pour l’enseignement supérieur que la véritable élite intellectuelle. Avec le souci de promouvoir la création d’un réseau primaire et secondaire adéquat de façon à générer un enseignement secondaire polyvalent, le tout assorti de mesures pour stimuler ceux qui sont, pour des raisons sociales, les moins motivés. Il s’agit ainsi d’accroître l’offre d’éducation de base à travers : un, la construction et l’équipement des infrastructures scolaires   ; deux, le recrutement des enseignants notamment dans les zones rurales   ; trois, l’augmentation du nombre de structures d’alphabétisation dans les 10 provinces que compte le Cameroun. Il s’agit aussi d’améliorer la qualité d’éducation de base à travers   : une, une formation initiale et continue du personnel enseignant   ; deux, la refonte des curricula en les adaptant aux besoins réels des communautés   ; trois, la fourniture des matériels didactiques aux établissements et des manuels scolaires aux enseignants   ; quatre, le suivi et l’évaluation des acquis scolaires

Une autre figure de cette catégorie des grandes figures scientifiques Camerounaises a quant à   elle affirmé que lorsque l’environnement est favorable à l’investissement, même les étudiants mal formés sont recrutés et s’adaptent en entreprise …

C’est faux ! Les entreprises recherchent toujours les meilleurs… même si c’est pour les occuper à des tâches subalternes ! De toutes les façons, quelle est la situation aujourd’hui ?! Trop de diplômés, pas assez d’emploi… si la tendance s’améliore, le premier effet sera d’abord de résorber le trop-plein de chômeurs diplômés et, ensuite seulement, le système va avoir besoin de main d’œuvre de moins bonne qualité ! Mais il faut bien comprendre que l’entreprise n’a pas le temps [ni la vocation] de former des personnes. Quand une entreprise recrute, elle veut avant tout des gens tout de suite capables de se mettre au boulot   ! La professionnalisation de l’enseignement nécessite que l’auto-emploi soit opérationnalisé au sein des instituts de formation et cela présuppose que lesdits instituts soient dotés d’outils nécessaires à la formation des apprenants. La question du e-Learning et celle de la formation en alternance sont des questions jumelles : elles relèvent toutes 2 d’une discussion plus générale sur les autres modalités à envisager en matière de formation et d’apprentissage. Pour l’enseignement à distance, il faut à la fois présenter l’offre disponible par ce canal ainsi que les atouts et les limites de ce dispositif. Et situer, pour tous les publics, l’avancée que représente l’ouverture d’une Zone Franche Universitaire – ZFU – non seulement en terme de mutualisation des capacités mais aussi par le développement d’une approche Sud-Sud de la formation. Mais la présentation des enjeux et des objectifs de la ZFU suppose à la fois d’expliquer les modalités techniques et pratiques de ce dispositif original et aussi de tenir compte de la dimension politique quelque peu cachée : un désengagement progressif mais réel du Nord [moins de présence d’universitaires du Nord dans les dispositifs d’enseignement supérieur du Sud, moins de visites au Nord pour les étudiants du Sud…]. Pour la formation et/ou l’apprentissage en alternance, il faudrait à la fois en présenter les modalités [pourquoi ? comment ? avec quels intervenants ?] et constater les retards dans sa mise en œuvre au Cameroun [raisons et causes ? conséquences ?]. À mon sens ce serait beaucoup plus judicieux et opportun d’ouvrir ici le débat sur la question des stages et sur celle connexe de la nécessaire relation éducation – monde du travail, pour les étudiants en formation. Car, au-delà de la pratique de l’alternance au cours de la formation, les étudiants sont de manière assez générale confrontés à une quasi-impossibilité d’accéder au monde professionnel avant le terme de leurs études. En d’autres termes : que faut-il faire pour que le diplômé de l’enseignement supérieur ne découvre pas, pour la première, fois le monde de l’entreprise, le jour de son embauche ?!

Dans ce même sillage un étudiant a crié sa désolation à la fin du Salon CAMPUS car pour lui, de tous les discours qui ont animé cet évènement, aucune volonté des pouvoirs publics ne s’est orientée vers les activités comme l’agriculture, l’élevage, la pêche … comme secteurs porteurs pour l’avenir pourtant cette réalité n’est plus à démontrer !

Mais c’est faux ! Cela procède des idées reçues   : il faut sortir du mimétisme irréfléchi   ! Décennies après décennies on veut toujours croire aux mêmes solutions : l’agriculture, l’élevage, la pêche … mais le monde change ! Au Cameroun désormais, plus de la moitié de la population habite dans les villes ! Vous croyez que la solution pour ces personnes en demande d’emploi est encore dans ce triptyque l’agriculture, l’élevage, la pêche ?! Il est question de rendre l’enseignement plus compétitif et plus innovateur c’est-à-dire mieux apte à répondre aux nouveaux défis du marché de l’emploi   : ce sont les difficultés pour l’État à résorber le chômage des jeunes et à apporter une solution fiable au problème de l’inadéquation entre la formation et l’emploi qui sont à l’origine de l’idée de la professionnalisation de l’enseignement. Il faut se défaire des influences sociétales. La première série de ces influences concoure à renforcer le désir d’accéder à certaines Facultés et Grandes Ecoles qui ont une représentation très positive dans l’imaginaire collectif. Avec un effet d’engorgement [et de sureffectif] de ces filières. La première série de ces influences procède de la place centrale qu’occupe l’Administration dans notre pays et que toute innovation, quand elle n’est pas combattue par les fonctionnaires, est trop souvent récupérée pour redynamiser le système de la fonction publique de l’Etat. Depuis 30 ans, l’agriculture, l’élevage, la pêche ont majoritairement ouvert des emplois dans les Administrations qui avaient la charge d’animer le développement de ces secteurs d’activité ! Et si vous formez un type à Bac + 4 dans des métiers liées à l’agriculture, l’élevage, la pêche, vous pensez très sérieusement qu’il aura très envie de retourner en brousse patauger dans la boue ?! Le problème du développement des activités comme l’agriculture, l’élevage, la pêche c’est avant tout le problème de l’accès à des financements pour l’investissement dans ces domaines   : il faut de l’argent pour créer/monter une exploitation agricole, un élevage, un étang piscicole… tout comme il faut des l’argent pour créer une PME – PMI ou bien même ouvrir une simple boutique   ! Au Cameroun les banques sont sur-liquides et pourtant elles n’accordent jamais le moindre prêt aux porteurs de projets ! Tant que cette équation ne sera pas soldée, nombre de désirs ne resteront que des vœux pieux…

______________________________

Les éléments ci-dessus constituent la version écrite d’un exposé pour répondre à la question « A quoi sert l’Université ? » présenté au Salon de l’Etudiant/Campus 2007, au Palais des Congrès, le 25 juillet 2007


Posted

in

by

Tags:

Laisser un commentaire