EASYRIDER

Le héros soupire. Plan fixe sur le sombre visage sec rudement raffiné. Doit-il enfin se jeter dans l’action ?! Hésitation purement narrative car, si le panel des possibles est vaste [à défaut d’être toujours convaincant], il est un peu obligé sinon le film n’ira pas loin. La caméra l’aide donc, élargissant le champ tout en glissant vers la droite : une jeune fille apparaît, accorde odalisque couleur café, aux lignes franches et puissantes… l’image cinématographiée [entre cadrage inspiré et panoramique découvreur] est un voyage sensoriel total qui absorbe, mélange, métisse, passé et présent, faits et fantasmes, réel et virtuel… dans une forme de confusion, élaborée, certes, car voulue par un démiurge [le réalisateur] qui recycle une syntaxe normée pour rendre au public [la somme des spectateurs] une tentative d’explication des choses de ce monde. De toutes les choses de ce monde. Amour. Violence. Politique. Et toutes les attitudes/altitudes de la vie… triomphante et brisée, torride et orageuse, placide et furieuse, sinistre et drôle… l’image cinématographiée [entre travelling fluidique et plans en vision zénithale] ne cesse de surprendre, d’étonner, d’agacer, aussi, parfois. C’est d’ailleurs là sa fonction essentielle. Qui bouscule nos pratiques culturelles traditionnelles, englobée désormais dans un vaste marché de l’entertainement. Car nous consommons aujourd’hui, souvent avec délectation et de manière massive, des produits filmés normalisés suivant des systèmes de représentation pourtant fort éloignés de nos référentiels. Et des constructions, certes ambiguës, de nos schèmes identitaires. Une désaccréditation particulièrement brutale de nos instances de culture. Ravageuse confusion. Nouvelles hiérarchisations. Par les formats valorisés. . Mais aussi par le rythme imposé. Entre pulsion et spontanéité. Triomphe d’une fast-culture soumise aux diktats de l’instant et signifiant une affectation radicale de nos perceptions, sensibles, sociales, poétiques, oniriques… toutes nos valeurs ainsi emportées par les logiques marchandes voulues ailleurs. Injustice de la globalisation qui nous attribue toujours le mauvais rôle : tantôt pourvoyeur de matière première [y compris jusqu’aux joueurs de ballon rond], tantôt regardeurs simplets d’un spectacle/cirque dont les structures, les procédés technologiques, les modes et les principes d’organisation, les gains, les héros, déterminés par ceux qui décident les économies dominantes, ne laissent à nous autres, gens du Sud, qu’une fonction marginale de consommation de… consolation !

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Texte pour Mutations, à l’occasion du festival de cinéma « Ecrans Noirs » 2010


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