TOUT CELA MANQUE D’IMAGINATION

Il ne s’est rien passé mardi soir à 20 heures sur les antennes de la CRTV. Je veux dire : il ne s’est pas passé de d’évènement majeur sur lequel réagir… pas de message, de leçon à donner, sinon de savoir s’ouvrir à la contradiction par l’art du paradoxe ! « Paul Biya vous parle ce soir« , titrait bruyamment à la Une un grand quotidien national…Tout se tintamarre a suscité, une journée entière, une journée durant, des spéculations enflammées et… il ne s’est rien passé. Rien qui ne nous concerne, nous, honnêtes et modestes citoyens. Invités, conviés, convoqués nous nous sommes pressés, docilement, face à nos récepteurs de son et d’images pour assister à la grand’messe cathodique. Et nous avons écouté. Mais il ne s’est rien passé…

A l’heure où la nuit nous tendait ses bras chaleureux et ambiancés, quand ses passagers clandestins s’en vont se poser sur un casier à bières pour dévorer un boisson braisé à la lisière d’un bar de quartier où, éclairés seulement par un improbable néon, des couples se font et se défont au son d’un coupé décalé que crache un ampli tuberculeux, à 20, heures dis-je, nous avons donc tranché, renonçant au mouvement précipité pour écouter la Parole… et, il ne s’est rien passé. Juste une brève succession de mots qui trahissaient, dans l’allégresse du tempo des phrases, comme une délectation, une jubilation délicieusement ironique : on célébrait devant nous une victoire, tout simplement, presque sans arrogance, en fait, mais sans entendre les huées et les quolibets qui portaient le doute et l’amertume sur la qualité des résultats. Le peuple a voté, le peuple a gagné. Que le monde fasse ce qu’il veut, qu’il s’offre ou se dérobe, je ne ferai que l’effleurer. Il ne s’est rien passé le 22 juillet, rien qui ne bouleverse le fracas de l’actualité… Le peuple a voté et les mêmes ont gagné. Je parle et j’emporte avec moi les illusions, les espoirs, les fictions, les vaines promesses que les choses, enfin, changent. D’intuitions et d’esquisses de projets il ne reste rien. Ou tout au moins une seule proposition : continuer notre chemin jusqu’à l’intolérable désagrégation du sens, dans une ellipse chaotique, aboutissant toujours à une tautologie désastreuse [« le Cameroun c’est le Cameroun »], faisant fi du chagrin des êtres, des impatiences, des convoitises… fuyant l’objectif/objectivité pour ne laisser qu’un palimpseste qui s’efface et se réécrit sans fin. 

Et pourtant on l’a déjà dit, on l’a souvent écrit : notre Service Public est encore médiocre pour la qualité de l’accueil des usagers et la transparence des procédures. Il faut désormais profiter des performances offertes par les téléprocédures et tirer un avantage du développement des technologies des réseaux interconnectés pour un saut qualitatif vers l’e-administration. Notre système judiciaire, mais aussi nos prisons infectes et surpeuplées, demandent des investissements prioritaires. La question du devenir des villes [mégapoles au bord de l’explosion] mérite d’être abordée avec audace : on ne peut assister à la bidonvilisation de Yaoundé ou de Douala en spectateurs indifférents. Les incivilités empoisonnent le climat social, le faux et l’usage de faux sont devenus la norme, la conduite sur la route rime trop souvent avec mort… Aucune autorité ne peut continuer à l’accepter.

Mais je suis confiant : en principe, il ne devait rien se passer un 14 août à 20 heures qui pût venir me distraire de la contemplation rêveuse, écœurée et passive d’un jeu politique sans vague et sans écume qui passe, sourd et aveugle aux misères et aux désastres, aux vents et aux marées. 

L’Etat est en crise. Crise de la décision, la puissance publique ayant cessé depuis longtemps d’être au service de l’action et de la réforme. Crise morale, dans laquelle s’additionnent corruption, collusion d’intérêts et népotisme, gabegies de toutes sortes, l’Etat ne fonctionnant plus que pour lui-même et ses agents.

Mais il n’y a pas de dynamique politique audacieuse susceptible d’inverser sérieusement cette tendance à la fois par ce que l’offre manque de contradiction, tant à cause de la surpuissance du RDPC [qui est en réalité le parrain de ce système et ne saurait donc scier la branche sur laquelle il s’assoit avec aisance ] que des stratégies égoïstes d’une opposition émiettée qui préfère localiser son positionnement en se contentant, bon gré mal gré [mais a-t-elle, en réalité, beaucoup d’autres choix ?!] de la prise de quelques circonscriptions-citadelles… pour mieux se rallier, battue pourtant par le suffrage universel, à une politique d’ouverture annoncée par le Chef ! Or, l’ouverture, même si elle est sincère, n’est qu’une stratégie politique. C’est simplement la marque d’un consensus, d’un accord minimum qui, trop souvent, ne profite qu’aux individus qui l’accepte… jamais ou très rarement à la collectivité. 

Non, rien, décidément ne s’est passé qui déclare l’entrée dans un monde nouveau. L’Administration ne produit pas d’idées. Ce n’est d’ailleurs pas son rôle. Et, trop d’Administration c’est sédimenter le conformisme et l’inertie. Aujourd’hui, après le 14 août à 20 heures, sous le ciel gris qui chapeaute la ville, nous en avons l’aigre et froide confirmation : tout cela manque cruellement d’imagination. En somme on se trouve toujours autour de la politique mais jamais dans la politique, jamais dans un moment de la pensée qui reconnaît au citoyen une place prise en compte par des projets et des programmes. 

Les Conseillers du Prince, éminents et respectables Hauts Fonctionnaires, ont su faire ce que l’on attendait d’eux : ne rien proposer qui eut pour effet de redonner de l’espérance aux Camerounais, en particulier aux plus jeunes. Du bruissement d’idées qui tourmente notre société en désarroi, les Conseillers ont réussi le tour de force absolument terrifiant et formidable distancié de rédiger une note qui réduit jusqu’à l’inutile la grande ambition de distinguer des priorités claires jugées évidentes donc nécessaires par le plus grand nombre, sans démagogie ni mensonge, pour souhaiter parvenir à une amélioration sensible, à brève échéance, des conditions de vie de l’ensemble des Camerounais.

Il ne devait rien se passer un 14 août à 20 heures et les plumes qui ont rédigé le message à la Nation de notre Chef se sont employées à le confirmer. Balayant en quelques minutes la volonté, sans doute utopiste à leurs yeux, de réparer les injustices d’un système violent pour les plus faibles, de corriger les immoralités d’un processus démocratique qui relève d’un folklore qui a fini par lasser les citoyens-électeurs, de redresser les inflexions qui tribalisent les institutions, les Conseillers du Prince lui ont soufflé au creux de l’oreille, l’air de cette vieille chanson qui narre le bonheur d’être les otages d’un havre de paix. Comme une litanie cajoleuse et racoleuse, qui nous engourdis sournoisement. Les Conseillers du Prince doivent tracer un chemin vers le futur. C’est d’ailleurs leur rôle. Le feront-ils une autre fois ? Les Camerounais attendent. Tout le temps, sans arrêt, ils attendent. Imaginer des hommes, des femmes qui passent leur temps à attendre. Ils vont, ils viennent, ils s’activent, ils se débrouillent, mais au fond leur vie est une seule chose : ils attendent. Qui veut ça ?

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Texte publié dans La Nouvelle Expression édition du 17 août 2007


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