AU-DESSUS DU CHAOS

Septembre 2013

Voyage à l’Est de la nuit. Longitude zéro de la verticale de nulle part. Comme dirait l’ami poète-philosophe de Douala. Fulgurant traqueur de papillons ivres. Corrosif. Libre. Au-dessus du chaos perpétuel. A la verticale d’une table à disséquer. Pour l’examen au scalpel d’une société. Tombée au fonds d’un cul-de-basse-fosse. Voyage en fourgon cellulaire… la criminalité a pris des formes et des proportions nouvelles ici, dans le cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtres-et-de-Françoise-Mbango. Un changement d’échelle qui a vu le passage de la délinquance [actes prohibés commis par des individus isolés] aux actes criminels organisés [perpétrés par des bandes armées] dans un mouvement de criminalisation de la société. Le phénomène insécuritaire, qui se développe depuis 20 ans, est ainsi devenu une donnée sociopolitique importante précipitée, poussée par des associations criminelles animées, parfois, par des fonctionnaires ou des personnels des forces de l’ordre ! Tandis que de mauvais conseilleurs agitent formules creuses [« le Cameroun c’est le Cameroun »] et certitudes grimaçantes au simple bon sens face aux brutales frustrations qui emportent les petits-enfants de Paul Martin Samba dans un mouvement souvent justifié par les dérèglements qui affligent nos pays à la suite des effets collatéraux des programmes d’ajustement et de leurs terribles conséquences, comme la paupérisation d’une part grandissante des populations blessées, bafouées, épuisées, vidées, aux ventres vides et aux visages froissés. Rien n’est fait pour rassurer les Camerounais pour les rassurer dans leur droit à la sécurité.  Besoin évident de sécurité, avant tout, pour chacun, besoin d’une sécurité garantie pour sa personne physique et ses biens. « Braquage» est devenu, en peu d’années, le mot le plus récurent dans les conversations de nos compatriotes. Mais il s’étend aussi à une acception plus large qui se décline dans de nombreux lieux et moments de la vie ordinaire des individus. Ou des collectivités : santé, consommation, justice, approvisionnement en eau et en électricité, sécurité sur la route… ne pas être soumis, à l’aléa, à l’arbitraire, à la violence, à l’improbable devenu loi… dans le pays de Roger Milla, le rapport aux conditions de sécurité est à a fois injuste et inégal. Injuste, car il perturbe de manière parfois irréversible l’ordre des choses par le fait d’une série de causalités dont le citoyen est la victime collatérale.  Inégal, car il touche plus souvent et plus fortement les sujets sociaux les plus vulnérables, les citoyens d’en haut se trouvant prémunis d’une grande majorité des risques encourus par les autres camerounais du simple fait de leur pouvoir en monnaie qui parle bien ou du réseau de relations qu’ils sont capables d’engager pour assurer la protection de leurs intérêts [ sans doute, aussi, car ces intérêts-là sont également ceux du groupe]. Le Cameroun a toutes les caractéristiques d’un Etat rentier néo-patrimonial dont l’existence est consubstantielle au maintien de réseaux clientélistes et d’une corruption qui gangrène des services publics en quelque sorte «privatisés» par les agents de la bureaucratie.

Et si le devoir premier de l’Etat est de protéger l’individu-citoyen de toutes les menaces qui pèsent sur lui, on assiste dans notre «havre de paix» à une déstructuration des agences officielles qui ont, par vocation et par tradition, la charge de lutter contre le crime. L’incroyable dysfonctionnement des services de police ou de gendarmerie, incapables d’assurer rapidement, très rapidement, la sécurité des personnes et de leurs biens, le rétablissement de l’ordre, la recherche des causes et des coupables des actes de malveillance, a installé l’illégalité comme une forme acceptable de sociabilité.  L’application des dispositifs de sécurité étatiques étant variable, elle entraîne un relatif contournement des règles, une plus ou moins grande importance de la corruption ou des formes de résistance face aux règlements et aux lois, une adaptation à l’absence de réponse des forces de sécurité et de l’institution judiciaire. Inversement, les pratiques locales bénéficient souvent de la tolérance des forces de l’ordre envers des pratiques informelles, perçues ou non comme déviantes voire illégales, tels que certains comités de vigilance et les lynchages. Ces pratiques révèlent alors le jeu des interactions et des négociations entre les différentes sphères de gestion urbaine, qu’elles émanent des pouvoirs publics et de leurs représentants ou des habitants et des groupements communautaires. Les processus spatialisés et ethno-localisé déstructurent le modèle républicain. Quelques tribuns – au prétexte de revendications fondées sur l’identité [ou l’autochtonie]  accentuent des dissonances et des discordances qui traversent l’espace-Cameroun dans un inquiétant balancement entre des configurations de différenciation ou de dérégulation des règles et normes, d’une part, et des dynamiques de désintégration – symbolique et matérielle – des pratiques sociales, d’autre part. Recul de l’Etat et une modification des systèmes de valeur qui doivent organiser la collectivité loin des émotions qui voudraient que l’on s’accommode d’un recours expéditif à la «justice populaire» : quand des responsables de la Police appellent la population à s’organiser en groupes d’autodéfense et qu’une société tolère le lynchage quand elle ne l’encourage pas, l’on ne peut que difficilement s’offusquer, ensuite, devant les exactions supposées des forces de l’ordre…

Recul d’un Etat qui ne sait plus réguler les tensions que peut engendrer la perversion [au sens premier du terme : altération négative] de l’économie classique par l’économie informelle. L’une suppose, même lorsqu’elle se qualifie de «libérale», des règles, voire des dogmes, un cadre réglementaire. L’autre échappe à tout contrôle. Ainsi, par exemple, les vendeurs «à la sauvette» ne paient aucune patente, ne déclarent rien, ne s’acquittent d’aucune taxe quand ils écoulent de la marchandise volée ou… de contrebande. Un recul de l’Etat également marqué par la privatisation de la justice [qui suit la privatisation de la sécurité, avec l’émergence d’un nouveau et florissant marché, celui des sociétés de gardiennage]. Les citoyens ont fini par accepter que la Gendarmerie et la Police soient des institutions sous-équipées, en sous-effectifs, mal formées, incapables de répondre à leurs attentes et parfois même sources de danger. Ayant constaté le désintérêt de l’Etat, ils ont génèrent alors leurs propres réponses face à l’insécurité réelle et ressentie. Tout particulièrement dans les quartiers pauvre, marqués par une double spécificité : une forte présence de la violence quotidienne et des modes de régulation souvent spécifiques de l’insécurité.

Un recul de l’Etat quand le territoire hors la loi s’étend de plus en plus. S’amusant avec les frontières qu’elle enjambe allègrement comme les «coupeurs de route» qui commettent des forfaits ici pour ensuite se réfugier ailleurs, à l’abri de toutes poursuites, la coopération judiciaire étant inexistante dans la sous-région… Les frontières, en effet, prennent des «formes inédites» liées aux transformations socio-économiques contemporaines et aux impératifs de sécurité. Contradiction entre contrôle des flux migratoires – ériger des barrières pour protéger une patrie citadellisée voire paranoïaque – et facilitation des activités économiques, des échanges, pour des circulations libres en vue d’intégration[s] à l’ombre des labels, CEMAC et/ou CEEAC, qui suggèrent la construction de réseaux d’intérêts et d’identités. Interconnecter les territoires. N’djamena se dédouble sur Kousseri [utile pour la sécurité de la capitale tchadienne et comme base arrière]. Économie de passage. Suivant un cordon qui file de Blangoua jusqu’à la retenue du Lac de Maga. Kousseri banlieue de N’djamena. Tandis que Makary offre la meilleure position pour commander le dispositif de riposte aux menaces.

Les lettrés [car ils sont des patriotes] doivent contribuer à l’analyse pour évaluer les risques et menaces qui assombrissent les ciels insolents de quelques espaces péninsulaires ou autres zones transfrontalières. Et, sur les questions cruciales se rapportant à notre sécurité, exercer une revue critique des paradigmes afin de proposer, à ceux qui ont les armes pour métier, des référentiels refondés. Quand la confrontation avec des escouades de «pirates » ou des bandes de «coupeurs de route» impose des réalités technico-opérationnelles nouvelles [la seule matière militaire – comprise autour de l’organisation de l’affrontement – ne suffisant plus face à de nouveaux adversaires dont la structure organisationnelle repose sur des réseaux éclatés et imbriqués dans la population]. Quand les éléments hostiles ont le déplacement pour atout. Dans les jachères soustraites à l’autorité républicaine. Par-delà les limites nationales. Quand les désordres dramatiques qui chahutent la sous-région génèrent, inquiétantes, hideuses, explosives, des collusions identitaires, claniques, néo-tribales. Il convient de penser une autre doctrine. Pour un meilleur contrôle des territoires disputés [avec un quadrillage du terrain par des battlegroups/groupements tactiques pouvant opérer des solutions non exclusivement militaires et des moyens adaptés, notamment un soutien et un appui aéromobiles. Pour une recherche du renseignement en profondeur [avec un reformatage des unités de type BSA ou Copalco]. Et d’adapter les éléments de sécurité aux frontières et zones de contact, en orientant les missions de ses forces de défense… avec des moyens adéquats pour le déplacement des unités et l’appui aérien tactique. En mer, pour la lutte contre la piraterie, sur terre, dans la zone forestière, pour contrecarrer la contrebande et sécuriser les déplacements licites de personnes et de marchandises, vecteurs d’une intégration régionale, dans la zone sahélienne enfin pour faire la chasse aux «coupeurs de route» et aux rapteurs d’enfants qui inquiètent les populations des provinces de l’Est et de l’Adamaoua, au Cameroun… La posture n’est pas défensive. Car il ne saurait y avoir de développement sans sécurité.


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