FOOT ET VIN DE PALME

Le 9 août c’est la Journée Mondiale des peuples autochtones. Les Pygmées Baka du Cameroun sont un peuple autochtone. Et le 9 août 2009, pour fêter les Pygmées Baka peuple autochtone, leurs voisins, les Grands Noirs, ont organisé un match de football opposant une équipe de Pygmées Baka du Cameroun à une équipe de Pygmées Baka du Cameroun. À quoi cela rime ?! À rien. Evidemment. À rien sauf à traduire lamentablement notre incapacité à dépasser le niveau des gadgets folkloriques dans nos relations avec ceux qui ne sont pas comme nous   ! Un match de foot ne rime vraiment à rien. Comme ces propositions décidées par le groupe dominant [Administration, ONG…] qui, toutes, sont une manière de fragilisation de la population Baka   : sédentarisation à marche forcée, organisation en GIC pour des activités agricoles, acquisition d’une carte d’identité, scolarisation brutale, rapide et uniforme…

Le Grand Sud du Cameroun a longtemps été un des principaux greniers cacaoyers du cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtres-et-de-Françoise-Mbango. Les populations Pygmées ont d’ailleurs été fortement mises à contribution dans la création et l’entretien des plantations, la cueillette des cabosses. Et l’on peut dater de cette période le glissement sémantique vers une image dévalorisante des Pygmées : le fait qu’ils aient travaillé dans les plantations pour des contreparties souvent dérisoires a pu donner aux Bantous l’illusion de leur supériorité. La baisse des cours du cacao a cisaillé les revenus des agriculteurs. Et remis en question leurs relations avec ces voisins Baka détenteurs, aujourd’hui encore, d’une culture et d’une tradition fortes, originales donc menacées car considérée comme gênantes, marginales et inadaptées dans ce monde mercantile et formaté   ! Conjonction d’inégalités. Que l’on retrouve dans l’ensemble des rapports entre le Nord et le Sud de la planète, le sens des échanges [inégaux] reprenant celui de toutes les matières premières : l’Afrique fournit la main d’œuvre souvent bon marché de l’industrie du spectacle sportif, Jeux Olympiques, Coupe du Monde de Football, Circuit Professionnel des Meetings d’Athlétisme, avec les mêmes divisions du travail, suivant aussi le distinguo sports de riches/sports populaires et respectant les mêmes positions dans les rapports de production. Les grandes équipes, les grandes sociétés de management, les chaînes de télé détiennent les droits de télé sont au Nord de la planète. Pour les autres, il ne reste que les situations tragiques d’exploitation négrière des rêves de jeunes gens avides de réussite par le sport… commerce étrange qui ne nous laisse, nous gens des pays en développement, que les yeux pour admirer, en football par exemple, les exploits de nos compatriotes sur les vertes pelouses des stades [stades d’ailleurs plutôt que stades d’ici, car sous nos tropiques ensoleillés, les aires de jeu ont le gazon rare !]

Les pays sont affectés chacun à une place qui correspond aux performances de ses athlètes, ce qui contribue à créer une échelle de représentation dans laquelle les Etats du Sud sont des producteurs de champions [image faussement valorisante] qui s’affirment comme compétiteurs dans des manifestations organisées, financées et contrôlées par des groupes économiques du Nord…

La notion de développement durable, construction idéologique qui prend appui sur deux présupposés, l’inscription dans le temps, avec le long terme comme objectif, d’une part et, d’autre part, la constance du processus, qui se trouve, de fait, être une constance des facteurs [notamment des facteurs positifs ], comme moyen de mise en œuvre, cette notion de développement durable introduit dans les échanges commerciaux de nouvelles valeurs [au sens moral du terme] qui, si elles peuvent rassurer le consommateur occidental, introduisent une contrainte pour le producteur africain ou latino-américain.

Pour le bois, par exemple, la certification [et autres labels qualité] a pour conséquence de rehausser la valeur marchande de la grume… au bénéfice de la société forestière.

Tout comme le label commerce équitable étiqueté sur la production d’un petit paysan vaudra à la marchandise d’être vendue plus cher sur les marchés du Nord tandis qu’elle ne trouvera aucun débouché sur le marché local. Et le temps pour parvenir à faire adhérer une communauté villageoise aux avantages de ce type d’activité sera bien plus long que le temps que mettra l’exploitant forestier à former une équipe à l’abattage ! Mais, dans la réalité, le mécanisme et la distribution des avantages ne changent guère du modèle économique classique   : il s’agit encore et toujours d’un système extraverti, tourné pour l’essentiel vers l’exportation, suivant une division assez simple qui octroie aux grandes compagnies étrangères [car rarement à capitaux nationaux] le privilège d’exporter les produits et biens précieux [les meilleures essences de bois rares, par exemple] pour ne laisser aux populations locales que le droit d’essayer d’exploiter, de manière durable, des produits dont la commercialisation est difficile… tant le marché potentiel reste encore à trouver et à consolider.

La question Baka se heurte à cette modernité refondée soutenue par nombre de projets de développement exécutés ou en cours d’exécution dans la zone forestière. Car, non seulement le niveau actuel d’exploitation des ressources non ligneuses ne permet pas de considérer que nous disposons là d’un véritable levier économique générateur de revenus, mais aussi, la place des forêts dans les planifications économiques et dans les stratégies de réduction de la pauvreté reste toujours à définir. Qui pourrait correspondre à des dispositions et des politiques plus équitables en matière d’accès à la forêt et de propriété de la forêt. Autant d’incertitudes. Autant de menaces sur le mode de vie des Pygmées. Séverin Cécile Abéga disait : « Les projets actuels des conservationnistes et des donateurs aggravent la situation des indigènes. En effet, ils concernent de vastes paysages qui incluent toute la forêt camerounaise, de sorte que les communautés qui ne sont déjà plus capables de s’isoler, subiront encore davantage de problèmes ». Et, dans les régions retenues pour la conservation [Campo Ma’an, Boumba-Bek, Lobeké, au Sud du Cameroun], les communautés autochtones ne figurant pas sur les cartes lors de l’établissement des parcs, elles ont été privées de leurs droits sur la forêt comme de leur droit à l’isolement, par l’application des normes non discriminatoires pour la protection de la flore et de la faune en danger.    Résultat   : les Pygmées sont devenus des étrangers à la forêt, au nom de la protection des espèces en voie de disparition, ressources qu’ils ont, pourtant, le plus d’intérêt à préserver ! Les peuples autochtones occupent un sous-ensemble de l’ensemble national, dont les limites correspondent à celles d’un biotope repéré. Et, dans ce sous-ensemble, les Associations environnementalistes, les Agences de développement, les bailleurs de fonds, s’accordent à défendre, au nom de la protection des écosystèmes, le principe de l’application d’un droit et d’un régime dérogatoires du droit commun général. La forêt serait ainsi une zone à part, avec ses lois ad hoc votées sous la pression des partenaires étrangers. Avec, de plus, tentative et/ou tentation d’introduire dans le corpus réglementaire national des concepts perçus comme subversifs. Et de fait combattus par les Administrations Locales. À l’exemple de la fameuse Convention 169 de l’OIT. 

Le 9 août dernier les Pygmées Baka peuple autochtone ont joué un match de football du côté de Mintom. À quoi cela rime ?! À pas grand-chose, évidemment, au regard des enjeux couplés de la gestion durable des ressources et de la préservation/conservation de l’environnement. Le développement supposé durable proposant un modèle économique qui ponctionnerait [si on doit le croire] de manière raisonnable la ressource. Avec des actions qui viseraient, dans l’absolu, à une utilisation pérenne de la biodiversité dans le souci donc de faire subir à l’environnement le moins de dommages possible ou tout au moins des dommages tolérables… si tant est, au passage, que l’on puisse vraiment s’accorder sur le fait de savoir pour qui ces dommages seraient tolérables   ?! Et qui décide, d’ailleurs, ce qui est tolérable?!

Notre Afrique a une valeur marchande reconnue quand elle met en vente son… passé. Identitaire, culturel, environnemental ! Matières premières, arts premiers, c’est la dimension primitive du potentiel des pays du Sud qui se trouve ainsi valorisée. Arts premiers, forêt primaire. Cela vaut cher. Mais pour le reste…

Ce biais néo-primitiviste les Grands Noirs le reproduisent de manière paradoxale ou involontaire quand ils se montrent incapables de dépasser la dimension du jeu, du spectacle, de l’exhibition. La présence durable du peuple Baka au sein de la communauté nationale ne saurait être soldée par une partie de football. Il faut bien plus de courage et d’audace, contre le formatage des populations, contre les dérives d’un technocratisme paradoxal [pour reprendre les termes de Mathias-Eric Owona Nguini] qui voit l’Administration développer une foultitude de stratégies pour se rendre incontournable… Il faut bien plus d’imagination pour assurer une présence effective des systèmes publics, pour effacer les conflits, pour dépasser les contradictions…

Le 9 août dernier, du côté de Mintom, les Pygmées Baka peuple autochtone ont joué un match de football. Mais peu importe le score.

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Note rédigée en août 2009 à la suite de mon expérience comme co-directeur du Projet d’Appui au Développement Economique et Social (PADES) des Baka des arrondissements de Djoum, Mintom et Oveng, département du Dja-et-Lobo, province du Sud (Cameroun), dans le cadre de la Coopération Technique Belge – 


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