Le 5 mars dernier, M. Ephraim Inoni, Premier Ministre, a lancé les travaux de la consultation nationale sur la vision à long terme du développement de notre pays. Avec l’ambition de « conduire le Cameroun à un statut de pays émergent à l’horizon d’une génération« . Le document-cadre de cette discussion, élaboré sous la coordination du ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, propose une série d’orientations majeures organisées dans un souci de cohérence [pour une gestion optimale des ressources internes ou externes], de lisibilité [avec une segmentation thématique des actions et un phasage dans le temps de l’ensemble du processus], d’appropriation [par une implication de tous les acteurs, des secteurs de production, public ou privé, d’une part et de la société civile, d’autre part]. Ce retour à une gouvernance planifiée de nos programmes économiques a été largement salué par les observateurs et les nombreux nostalgiques de l’âge d’or des plans quinquennaux: l’initiative a le mérite de sortir d’une gestion, entre hasard et nécessité, trop longtemps voulue/décidée par le format impératif des plans de stabilisation et d’ajustement structurel. Mais elle pêche, aussi, sur quelques aspects qui relèvent à la fois de la méthode et des concepts.
Relever des défis pour réduire le pilotage à vue
Sur la base d’un diagnostic effectué par un groupe d’experts, le document mis en partage début mars engage le gouvernement et toutes les composantes de la Nation associées à relever 5 défis essentiels : consolider le processus démocratique, promouvoir l’emploi et une croissance forte, former le capital humain, maîtriser l’urbanisation et l’aménagement du territoire, favoriser une gestion saine de la chose publique. Perspective audacieuse quand on connaît les obstacles nombreux dans notre pays qui contraignent, depuis de longues décennies, une administration objective du développement. Références évidentes dans un monde aujourd’hui globalisé qui arrime la réduction de la pauvreté, à court ou moyen terme, aux impératifs d’un renforcement de l’État de droit. Car il faut non seulement respecter les libertés [élémentaires, fondamentales ou politiques] mais aussi garantir une sécurité [en matière judiciaire notamment] pour les investissements. A travers un Code ouvert, des procédures transparentes, des arbitrages impartiaux. Préalables indispensables pour construire un espace économique camerounais véritablement intégré. Avec l’implication effective de chaque organisation, publique ou privée, de la communauté nationale. Ces conditions nécessaires et déterminantes pour atteindre le résultat souhaité exigent, on le comprend, pour toutes les composantes de notre société, de contribuer sans parti pris au nécessaire débat sur la reforme au Cameroun. Avec la volonté de dépasser les limites posées par certains aspects techniques [l’amélioration du travail gouvernemental, par exemple] en discutant le mode de gestion, de production et de distribution des pouvoirs. En matière d’initiative économique, tout particulièrement.
Une vision pour de grandes ambitions ?
Sérier les problèmes en catégories transversales et inscrire les réponses dans leur dimension structurante, voilà une démarche innovante pour une équipe gouvernementale qui n’avait pas habitué les Camerounais à un tel exercice d’anticipation ! Mais une fois ce satisfecit décerné, restent des critiques. La première, ironie ou paradoxe, porte sur le timing, cet horizon 2035 lointain, trop lointain. Quand sous d’autres cieux et sous la contrainte des urgences d’une crise inquiétante, B. Obama et ses homologues occidentaux s’activent à formuler des plans d’urgence pour des résultats attendus sur un terme relativement court, le Cameroun, péniblement tiré du point d’achèvement de l’initiative PPTE, architecture un projet à très long terme. Insatisfaisant pour solder les questions immédiates qui contrarient le quotidien d’une population à genoux. Insatisfaisant pour déterminer les responsabilités et les comptabilités quand viendra le temps des évaluations. Et l’examen des futurs rendez-vous électoraux.
La deuxième série de remarques repose sur le pari du gouvernement camerounais d’un retour rapide à la croissance [ce que rien ne permet de supposer dans l’état actuel des économies du monde] qui devrait accompagner un investissement massif pour la réalisation des infrastructures et la modernisation de l’outil de production. L’industrialisation ainsi espérée ne correspond plus, dans la réalité d’aujourd’hui [et donc plus encore celle de 2035] aux pré-conditions d’un développement durable de plus en plus soutenu désormais par la promotion des modèles alternatifs, pour la production/consommation d’énergie, pour les transports, pour le logement, pour la santé, pour l’alimentation … on assiste, en effet, localement et globalement, à la structuration d’une éconosphére à laquelle pourtant la proposition défendue par le gouvernement Inoni semble tourner le dos ! Tout comme la stratégie consciencieusement élaborée sous la direction technique du secrétaire général du ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire semble tourner le dos à quelques évidences : le premier partenaire commercial du Cameroun est son voisin nigérian. Mais rien, dans le document de référence présenté le 5 mars dernier ne préfigure une stratégie prioritaire pour orienter nos engagements et équilibrer les relations transfrontalières dans le sens d’une relation consolidée avec ce géant africain.
La troisième série de remarques relève que la crédibilité du dispositif repose sur des mesures objectives de remobilisation administrative, fiscale, budgétaire qui concernent la taille de la formation gouvernementale, la répartition des prérogatives et missions au sein de l’appareil exécutif, la rationalisation et l’efficience de la collecte de l’impôt et des taxes douanières, la diligence des mesures disciplinaires … autant de chantiers indispensables pour effacer la déprime contagieuse qui gagne le Cameroun et les camerounais.
Voir loin est un impératif. Aller vers l’horizon est une gageure. Qui suppose de disposer d’une bonne boussole. Ou d’une feuille de route opérationnelle. Ce que pourrait devenir le document Inoni.
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Publié dans Conjoncturis n° 21 – mai 2009
Conjoncturis est le discussion paper de la Fondation Paul Ango Ela de géopolitique en Afrique centrale
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