Septembre 2011
Octobre 2011. Le peuple va voter. D’intuitions et d’esquisses de projets on ne va rien. Ou pas grand-chose. Ou tout au moins une seule et répétitive proposition : continuer notre chemin jusqu’à l’intolérable désagrégation du sens, dans une ellipse chaotique, aboutissant toujours à une tautologie désastreuse [« le Cameroun c’est le Cameroun »], faisant fi du chagrin des êtres, des impatiences, des convoitises… fuyant l’objectif/objectivité pour ne laisser qu’un palimpseste qui s’efface et se réécrit sans fin. Loin du temps des programmes. Loin du temps du bilan. Car pour faire le bilan d’un Gouvernement, il faudrait que ce Gouvernement, en dehors effectivement d’un slogan qui annonce de «grandes ambitions» ait préalablement chiffré, évalué et déterminé les actions qu’il allait mener en situant ce dans le temps ce projet [à quel moment ces actions débuteraient puis atteindraient leur optimum d’efficacité]. Il faudrait, en somme, que ce Gouvernement nous donne la grille à partir de laquelle on pourrait, éventuellement, le contredire.
Au Cameroun, les politiques publiques [comme toutes les autres actions de la machine gouvernante, d’ailleurs] ne sont pas systématiquement évaluées. Et encore moins auditées par des instances indépendantes. Ce qui autorise que 7 ans s’écoulent entre l’annonce d’un projet et la pose de la première pierre qui manifeste le démarrage des travaux liés à ce projet !
Au Cameroun l’action du Gouvernement n’est faite que d’annonces, vagues et générales, sans caractère pertinent ou concret. Il est donc difficile de fait, sur cette base seulement, lui objecter qu’il n’a pas atteint les objectifs annoncés, puisse qu’il n’en a annoncé aucun, qu’il n’a pas respecté les délais annoncés puisse qu’il n’a annoncé aucun délai et qu’il n a pas finalement en terme d’impact ou de résultats secondaires pas obtenu les effets escomptés étant donné qu’il n’a pas prévu que cela soit chiffré !
Au Cameroun, la modélisation des performances des programmes annoncés reste une science de l’approximation [ou de l’incantation !]. Ainsi exemple, le cas d’un ouvrage structurant, le port en eaux profondes de Kribi [au passage, je ne suis pas très à l’aise avec les propositions de type «grands chantiers structurants» qui reposent sur une approche de type keynésienne avec un Etat qui miserait essentiellement sur une augmentation «indiscriminée» de la dépense publique pour espérer relancer la croissance]. Combien d’emplois seront créés ?! Quels corps de métiers seront sollicités sur les différents chantiers ?! Combien d’entreprises camerounaises seront susceptibles d’obtenir des contrats de sous-traitance ?! Quels seront les aménagements [transports en liaison directe, zones d’habitation, espaces de loisirs, zones commerciales, équipements annexes…] prévus et devant permettre, au-delà du seul périmètre du projet, de développer durablement le territoire ?! Quels seront les risques [pour l’environnement notamment] liés à ce type d’infrastructures ?!
Ainsi, par exemple, à la question du nombre d’emplois créés par le futur Grand Stade de football de Lyon, voici la réponse disponible dans les documents de présentation de ce projet [documents auxquels on peut avoir accès via le lien http://www.grandstadeol.com/faq/
«Les premiers emplois créés seront ceux liés aux travaux du projet. La construction du Grand Stade et de ses différentes composantes devraient en effet nécessiter l’équivalent de 1 500 emplois (en équivalent temps plein) dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. Ces emplois toucheraient tous les types de qualification et tous les secteurs liés au BTP.
Par ailleurs, quant le stade fonctionnera, les stadiers devraient voir leur nombre doubler (400 à 500 aujourd’hui à Gerland et 800 à 1 000 en fonction des matchs avec le projet de Grand Stade). La majorité de ces nouveaux postes devraient être recherchés auprès des populations des communes voisines de Décines, Meyzieu et Chassieu.
De même, les postes liés au déroulement des matchs (hôtesses, serveurs, personnel de vente des boutiques) devraient voir leur nombre aussi doubler pour passer à 800 voire 1000, contre 400 à 500 aujourd’hui à Gerland.
Enfin, nous aurons 800 emplois permanents sur le site (siège de l’OL, bureaux, centre de loisirs, hôtels, restaurants).»
Il me semble que le projet du port en eaux profondes de Kribi n’a jamais été présenté aux Camerounais avec ce luxe de détails. Oubli ou… mépris ?! La transparence est pourtant une condition nécessaire. Pour l’efficacité. Et pour la construction d’une communauté responsable. Aujourd’hui, comment allez-vous dire aux responsables de ces dispositifs qu’ils ont échoué dans la démarche qu’ils devaient entreprendre, si vous n’avez aucun élément sur lequel juger la pertinence, la performance et l’efficience de leur action. La seule chose que vous pouvez constater, comme nous l’avons constaté, hélas, à Kribi par exemple, c’est que les eaux profondes du port restent, pour l’instant, seulement… profondes !
D’ailleurs, pourquoi évaluer ce que le Gouvernement a fait ? Cela signifie que ce Gouvernement-là, dans le temps qui précède celui de la campagne électorale, ait rempli sa mission évidente d’information et de relations transparentes avec le citoyen, avec le peuple camerounais. Comme l’a souligné Claude Abe le marketing est la façon dont le Gouvernement «vend» son action… ce qui ressemble à une mission impossible tant notre Etat est en crise. Crise de la décision, la puissance publique ayant cessé depuis longtemps d’être au service de l’action et de la réforme. Crise morale, dans laquelle s’additionnent corruption, collusion d’intérêts et népotisme, gabegies de toutes sortes, l’Etat ne fonctionnant plus que pour lui-même et ses agents. Et pourtant on l’a déjà dit, on l’a souvent écrit : notre Service Public est encore médiocre pour la qualité de l’accueil des usagers et la transparence des procédures. Il faut désormais profiter des performances offertes par les télé-procédures et tirer un avantage du développement des technologies des réseaux interconnectés pour un saut qualitatif vers l’e-administration. Notre système judiciaire, mais aussi nos prisons infectes et surpeuplées, demandent des investissements prioritaires. La question du devenir des villes [mégapoles au bord de l’explosion] mérite d’être abordée avec audace : on ne peut assister à la bidonvilisation de Yaoundé ou de Douala en spectateurs indifférents. Les incivilités empoisonnent le climat social, le faux et l’usage de faux sont devenus la norme, la conduite sur la route rime trop souvent avec mort … Aucune autorité ne peut continuer à l’accepter. Mais il n’y a pas de dynamique politique audacieuse susceptible d’inverser sérieusement cette tendance à la fois par ce que l’offre manque de contradiction, tant à cause de la surpuissance du RDPC [ qui est en réalité le parrain de ce système et ne saurait donc scier la branche sur laquelle il s’assoit avec aisance ] que des stratégies égoïstes d’une opposition émiettée qui préfère localiser son positionnement en se contentant, bon gré mal gré [ mais a-t-elle, en réalité, beaucoup d’autres choix ?! ] de la prise de quelques circonscriptions-citadelles…
Mathias-Eric Owona Nguini l’a souligné : l’essentiel, dans notre République, est de capter un pouvoir, le conserver pour soi seul et ne jamais vouloir en rendre compte… foulant au pied ce que les règles de la démocratie imposent ou supposent, c’est-à-dire une restitution quais-quotidienne des actes posés [au nom du Peuple], une diffusion de l’information [par différents canaux], une collecte systématique des réactions de ce peuple, pour lequel, normalement, les gouvernants sont supposés travailler, au service duquel, normalement, les gouvernants sont supposés être en fonction. Mais le cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtre n’est pas ce monde parfait !
Le jeu démocratique, c’est l’ensemble des transactions [Mathias-Eric Owona Nguini parle de «marchandage»] qui existent entre les acteurs : l’élection c’est la transaction entre le candidat à l’élection et l’électeur et le fonctionnement de la démocratie c’est quotidiennement la relation entre le citoyen et les services dédiés à son quotidien. Ainsi, dans le dispositif institutionnel, les relations qui doivent s’établir entre les différents pôles de pouvoir [Exécutif – Présidence et Primature, d’un côté, Législatif de l’autre] sont soumises à un principe de non-affrontement ou d’affrontement suivent des modalités pacifiées… avec un Arbitrage, de la Cour Suprême et du Conseil Constitutionnel [chacun exerçant une compétence pour des matières bien distinctes].
La démocratie suppose que ceux qui veulent prendre des responsabilités dans les dispositifs de gouvernance annoncent à ceux qui vont leur confier ces responsabilités ce qui va se passer, quels sont les programmes des projets qui seront animés dans un temps futur. Et nos choix devraient s’organiser sur la base d’une appréciation, d’une véritable analyse des programmes. … j’ai coutume de dire que les néoconservateurs américains avaient ont montré, hélas, que les promesses pré-électorales étaient faites pour être tenues : Bush le Petit, George W. pour son papa, s’est appliqué de manière méthodique et obstinée à réaliser les objectifs défendus par les groupes de pression qui l’ont porté à la Maison Blanche … l’intervention contre l’Irak, par exemple, était déjà inscrite dans un mémorandum signé notamment par Donald Rumsfeld, adressé à l’époque à Bill Clinton ! Je ne vois donc pas ce qui interdit à l’opposition de faire un état des lieux du Cameroun, dans tous les domaines de la vie de la nation, en questionnant, bien entendu, pour chacun des sujets à traiter, les personnes qui ont une certaine expertise sur ces points particuliers, puis, de cette somme d’analyses et de bilans, d’extraire un catalogue de solutions, un programme pour la campagne des élections. C’est assez basique comme manière de procéder et nous, les citoyens, nous serions ainsi libres de discuter des constats, des solutions proposées, du chiffrage des reformes annoncées. Simple division du travail démocratique : les politiques proposent et argumentent, les électeurs évaluent et votent.
Nous ne sommes pas dans ce monde parfait car, effectivement, en lieu et place de compétition pour le mieux être de tous les Camerounais, nous sommes dans un combat d’égoïsmes, d’égos parfois surdimensionnés ou finalement c’est le «Je» – première personne du singulier – du candidat qui l’emporte sur le «Nous» de la collectivité, de la communauté, de l’ensemble… une diffraction que l’hyper-présidentialisation de notre système a accentué… le candidat à l’occupation d’un fauteuil tout comme le candidat à la conservation de son fauteuil, chacun procède indépendamment de toute considération nationale, communautaire, globale, générale [qui serait alors architecturée autour d’une série de propositions pour l’éducation, la santé, les infrastructures,… ]. Non. Ici, au Cameroun, le pouvoir est inné et nominatif. Les rdépécistes sont à genoux devant l’actuel locataire d’Etoudi qu’ils supplient, à chaque rendez-vous électoral, de garder son fauteuil ! … plaidoiries, incantations, prières que l’on récite sans vraiment plus y croire, sans vraiment trop y croire où l’invocation du seul nom de Paul Biya suffit à éloigner la peste et le choléra réunis, hausser sans retenue les indicateurs économiques favorables, ouvrir les portes d’un Eden débordant de vin de palme et de tickets gagnants du PMUC à tous les habitants du cher-et-beau-pays-de-nos-ancêtres ! Un Paul Biya maître du temps [on voit comment se sont succédées les décisions, de la convocation du corps électoral jusqu’à la tenue du congrès du parti dominant…]. Un Paul Biya affranchit de toute obligation politique ou même simplement tactique vis-à-vis d’une formation dont on ne sait pas si elle est vraiment au pouvoir… Un Paul Biya qui a organisé, de façon très individuelle, très individualiste et pratiquement égoïste, ne tenant compte que de ses intérêts, sa reconduction au sommet de notre République. Au final, la personnification de la fonction présidentielle a évacué, éliminé tout ce qui pouvait supposer comme programmes ou projets nécessaires. La monarchisation de notre démocratie a donc rendu quasi-inutile toute discussion sur la base d’une véritable analyse de ce que les uns et les autres promettent de pouvoir/vouloir réaliser. Reléguant les citoyens à la contemplation rêveuse, écœurée et passive d’un jeu politique sans vague et sans écume qui passe, sourd et aveugle aux misères et aux désastres, aux vents et aux marées…
Il sort de tout cela un certain nombre de conséquences que le marketing a beaucoup de mal à corriger. Pour l’essentiel, les propositions du candidat se résument à de grands slogans [«Le choix du peuple»] qui ne s’adressent ni notre quotidien, ni nos problèmes et encore moins à notre position de citoyen supposé savoir/comprendre ce que le futur Président de la République envisage de faire réaliser, pour chaque aspect de la vie du Cameroun et des Camerounais, pour chaque secteur d’activité dans lequel, au Cameroun ou à l’Etranger, les habitants de ce pays sont supposés se mouvoir. Les deux indications passablement articulées et chiffrées que les activistes du RDPC ont agité durant la dernière campagne pour l’élection du Président sont tirées, soit d’un document qui à pour titre Pour le libéralisme communautaire, paru il y a trente ans déjà, soit, pour nous expliquer que tout ce qui va bien se passer, pour nous, le sera à l’horizon 2035. Référence, on l’aura compris, au document-cadre édité par le ministère en charge de la planification… Or, le temps de la démocratie, on l’a dit, c’est celui du quotidien et de l’ordinaire. Ce qui signifie que les candidats doivent s’engager sur une durée correspondant au temps de leur mandat. Et donc que les promesses et les réalisations qui viendront en sanction ou en récompense soient évaluées au terme de ce mandat. Pas en 2035.
Dans ces conditions, le peuple camerounais ne peut en aucun cas faire un choix souverain et sérieux. Il fera un choix par l’émotion en allant ou en allant pas voter [il est fort à craindre que les résultats en terme d’abstention soient identiques à ceux constatés lors des précédentes confrontations électorales] contraint par un dispositif qui, loin de se résumer au face à face entre les électeurs et les élus ou candidats à l’élection, laisse une place désormais par une personnes concernées et animées par leur intelligence ou leur patriotisme [tout au moins je suppose]. Car, au final, ceux qui font les propositions pragmatiques, ceux qui font les évaluations rigoureuses, ceux qui analysent les bilans, se recrutent dans la grande famille des intellectuels, des observateurs qui ont dépassé la simple mission [ou fonction] d’agitation pour remplacer un certain nombre d’acteurs majeurs dans le dispositif démocratique classique en animant la transaction entre les éléments des pôles essentiels de notre démocratie. Ce qui fait que de la bipolarité ou des bipolarités « majorité – opposition », « électeurs – élus », on arrive à une sorte de triptyque ou tripode dans lequel finalement la société dite civile s’est progressivement glissée. Et, comme cette société dite civile est dérangeante dans ce qu’elle oppose, dans ce qu’elle suppose, dans ses questionnements et parfois dans ses propositions, on a finit, en essayant de la disqualifier, par «penser» qu’elle était sous influences négatives venues de l’étranger. Procès en disqualification. Alors que cette société dite civile pouvait par l’impertinence de ses réflexions se montrer déterminante pour la démocratie.
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Texte ou plus exactement retranscription de mon exposé « Elections et débats politiques » au Cameroun présenté le 29 septembre 2011 au cours de LA GRANDE PALABRE n° 10, au Djeuga Palace à Yaoundé
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