EOLE SOUFFLE CHAUD

Juin 2012

Les actions dites de lutte contre la corruption ne sont ni des actions [absence de coordination, d’allocation de ressources, de définition d’un cadre juridique, de précision dans les objectifs à atteindre] ni véritablement destinées à lutter contre la corruption [confusion très savamment entretenue entre corruption et détournement de deniers publics + fonction catharsique du mécanisme qui jette l’opprobre sur le gros-voleur-de-milliards et oublie le petit-mangeur-de-1000-francs]. Par ailleurs, le timing, la conduite d’un certain nombre de procédures, le ciblage des personnalités mises en accusation, les multiples intercessions déployées dans la presse, la divulgation, dans un jeu/contre-jeu de révélations, d’une somme d’éléments qui ont ouvert déjà le procès de «présumés coupables» sont autant de facteurs qui ont définitivement effacé toute sérénité dans l’appréciation de ce projet. Réduisant, ainsi, sa portée. Entre tapage médiatique et in-sincérité méthodologique, c’est là toute l’ambiguïté d’une action… L’agora républicaine est devenue un cirque. Notre collectivité aime le divertissement. Les gens ne votent plus tout en passant l’essentiel de leur temps à regarder ou à écouter des débats où s’affrontent des politiciens roués, des éditorialistes bien renseignés, des intellectuels médiatiques… on y parle de vérité, de justice, de progrès, certes, mais pour regretter leur disparition de l’espace public. La verbosité des protagonistes brouille les arguments, bafouant la supposée Raison. L’agora républicaine est devenue un cirque. Qui consacre trop souvent la victoire de celui qui a le verbe le plus haut… la jubilation des mots piétine parfois la lucidité, l’humilité, la cohérence. Et fait la part belle aux fausses évidences comme celle qui organise le principe de «l’Epervier à tête chercheuse» !



Les idoles déchues d’un art de gouverner qui a oublié le plus grand nombre pour ne se soucier que de la satisfaction des besoins égoïstes d’une minorité arrogante et jouisseuse, une fois confrontées au malheur et au déshonneur retrouvent – quand elles ne la découvrent pas – la nécessité d’une quête de valeurs, un besoin de comprendre, ou de pressentir – quitte à l’inventer – le chemin de leurs vies. Réparation, consolation, rédemption… la somme des épreuves traversées éveille, sans doute, un désir opportuniste de nettoyer les scories qui encombreraient leurs âmes et leurs consciences.  Cela suffit-il pour que nous disposions d’un abécédaire utile au déchiffrement de notre présent ou d’un «mapping» pour avancer vers un avenir aussi imprévisible qu’inintelligible ?

J’ai lu, dans un magazine, que le New Oxford American Dictionary reconnaît un nouveau verbe, «to unfriend», qui signifie «retirer à quelqu’un son statut d’ami [sur un réseau de type Facebook]». Cela suppose un protocole précis. Pour désintégrer, désarticuler, dissoudre, ce qui fut une participation active à des dispositifs impératifs. Pour les personnalités impliquées dans l’opération dite Epervier, écrire, parler en public sont des moyens d’échapper à une normativité dans un ensemble vécu par beaucoup comme un «système» [même si j’ai le sentiment que ce que l’on appelle «le système» est un simulacre, certes doté de facteurs quantitatifs puissants mais sans le caractère machinal inexorable qu’on lui prête généralement]. On peut estimer que ceux qui communiquent abondamment ont éventuellement l’ambition de raccrocher ces postures à ce que les Anglo-saxons appellent «agency» : une volonté/capacité de maîtrise de son destin. Une manière aussi, il me semble, d’avoir le «souci de soi» car pour exister – ou, pour ne pas cesser d’exister – l’individu doit travailler la dimension publique, s’articuler à la cité. Et justifier ses passions/pulsions. Passées. Ou présentes. Mais qu’en retire le peuple des gens ordinaires ?

La régulation de nos organisations sociétales, aujourd’hui, procède par adjonction d’un empilement d’intérêts qui, tous, méthodiquement, graduellement, ont évacué, effacé, laminé les grandes catégories – l’authenticité, le courage, l’homme d’Etat,… – sur lesquelles l’esprit citoyen avait fondé ses espoirs, au retour de la démocratie. Et, loin de faire cesser l’usurpation et la confusion, tout le battage médiatique auquel on assiste ne nous renseigne en rien, véritablement, sur un monde étrange – celui des gens d’en haut – dont la complexité s’est démultipliée tout en étant chahutée pourtant par des dysfonctionnements ou traversée par des contraintes court-termistes et des archaïsmes rédhibitoires. Quand on constate la place symbolique, fastueuse et dispendieuse qu’occupe au Cameroun la position présidentielle née tout à la fois des renoncements successifs des corps intermédiaires peu mécontents, en fait, de se perdre dans une «irresponsabilité» confortable au profit du Prince-Président et d’une centralisation de la décision, pour un contrôle optimum de tous les appareils.


Notre Constitution reste un incroyable et improbable édifice, produit d’une conjonction de circonstances et de manœuvres, conduisant à maintes possibilités sauf à l’édification durable et pérenne, d’une Nation. Trop d’impasses [oubli trop prolongé pour ne pas être suspect de certaines institutions, Sénat, Conseil Constitutionnel, notamment]. Trop de raccourcis [usage trop systématique pour ne pas être suspect de formulation qui n’appartiennent pas aux catégories de la science juridique, la fameuse «mise en place progressive», notamment]. Trop d’artifices, tant sont nombreuses les promesses oubliées, reportées, différées, les injustices qui minent le vivre-ensemble, les invariances d’un discours qui imite la propagande, les inflexions qui folklorisent nos institutions que l’élimination de quelques figures essentielles d’un régime ne peut contre-balancer. L’Opération dite Epervier serait-elle administrée comme une manœuvre de diversion ?

Les Diafoirus au verbe incolore occupent l’espace médiatique pour tracer/justifier les territoires de leurs ambitions [ou de leurs «réalisations», on ne sait plus]. Cependant une extrême médiatisation et l’inflation de la renommée ne sont pas synonymes de légitimité. Ni de capital politique susceptible d’être mathématiquement converti en majorité qualifiée citoyenne. La sélection par décret [et la dé-sélection par l’Epervier] ajoutée à l’anomie d’un marché idéologique étrangement timide sur la question du changement et avare, de fait, en propositions alternatives, sont des obstacles sérieux à l’établissement d’un système véritablement démocratique. Pourtant s’installe dans l’opinion que les personnalités mises en accusation dans le cadre de l’opération dite Epervier ont un avenir comme potentiels candidats à la candidature… notre démocratie ne mérite-t-elle pas mieux pour composer sa classe politique ?

La vie politique camerounaise est confisquée par un enjeu unique : si certains, prétendument porteurs de projets alternatifs, face au RDPC, ont un programme [«Biya Must Go»] qui tient sur un ticket de bus, très nombreux, au sein de la formation de Mr Kuete ont un objectif que l’on peut résumer avec une économie de mots : «Biya Must Stay» !

Ne peut-on pas s’affranchir d’une causalité nocive qui fait de la figure du présidentiable le point qui seul clive les opinions ? Et si le vrai changement à exiger n’était pas, en réalité, un changement des formes du système politico-administratif ? Si en effet, avec ou sans l’Epervier, les pseudo-militants sans convictions et autres cartographes des territoires du Pouvoir, toutes ces figures détestables et décadentes dans leurs habits de certitudes et d’esquives ne nous éloignaient pas du véritable combat, celui d’un changement de paradigme ?

La pathologie communicante qui agite ces derniers temps notre démocratie se perd en ruses langagières et formules rabâchées pour ignorer/esquiver la froide réalité : au Cameroun, les plus pauvres glissent vers la lumpenisation. Dans une somme de maux… Disqualification des classes populaires au profit des Elites. Sédimentation des inégalités. Régression de notre Cameroun vers un système de castes [segmentées par les frontières trompeuses du proto-tribalisme]. Et… triomphe de l’individualisme capitaliste [repérable aux chants des griots qui se réjouissent de la réussite d’UN seul homme].

Education, alimentation, eau, santé, transports, production vivrière, amélioration de la dépense publique, fiscalité, citoyenneté, solidarité, sécurité… il y a tant de choses à refaire. Et l’on ne peut pas se contenter d’un jeu d’attrape-nigauds.

Ce texte reprend les notes pour un exposé au COCITEL/Douala le 04 juin 2012


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