12 janvier 2008
Ainsi la Constitution sera révisée. Modifiée. Adaptée. Ajustée. Taillée sur mesure. C’est ce que les Camerounais veulent. Du moins c’est de la sorte que la chose nous est présentée… comme une nécessité ultime qui s’offre, sous les traits forcés d’une manipulation machiavélienne, ironique avatar de la sédimentation des positions acquises, espoir [re]nouveau, dérive hasardeuse soufflée par le cynisme, la roublardise, ou… simple escale dans la vie déjà fortement chahutée d’une nation qui peine à trouver le chemin d’un avenir souhaitable.

Entraperçue, frôlée, la démocratie déjà s’éloigne. Un rêve qui avait pris naissance dans la souffrance et le doute se meurt. Laissant en friche [entre simulacre et décomposition] un champ politique pillé par les courtisans et les valets, dévalué par les diktats des normateurs néo-libéraux de Washington, déprimé par le désespoir contagieux d’une jeunesse qui attend son salut dans l’infidélité de l’exil, déserté par ceux dont la fonction est de proposer, autour d’un projet audacieux et attractif, une alternative crédible, inventive, vitale, au modèle post-parti unique qui organise notre destinée depuis des lustres !
La Constitution sera révisée. Aux fétiches anciens on substitue d’autres fétiches. Et l’on recycle opportunément les concepts [« volonté populaire« ]. Les masques. Les apparences. Mais après tout, au fond, ne sommes nous pas passés maîtres dans l’art de tout recycler, déchets ou objets usagés, bouteilles et bouts de ferraille, pour en faire des ustensiles communs ?! Il n’y a donc rien d’étonnant que l’on retrouve dans le domaine politique, d’une manière globale, et dans les mécanismes institutionnels, de façon plus particulière, ces qualités très souvent prêtées dans nos contrées au secteur informel, surprenant dans cet art spontané de la débrouille [refus de toute discipline], déployant une incroyable énergie pour la survie, contournant les procédures bureaucratisées [ainsi que les dispositions réglementaires supposées établir règles et conventions]. L’éthique est un mot aujourd’hui estropié. La gestion de la chose publique au Cameroun s’apparente trop souvent, hélas, à un exercice qui suppose tout à la fois, simultanément ou successivement, d’ajuster les pratiques aux intérêts [d’un individu seul mais plus fréquemment d’un groupe d’individus] en libérant une marge flexible pour manœuvrer au-delà des limites de la Loi et maximiser les gains, de se dégager de la moindre obligation de résultats [sauf celui, pour le titulaire d’une fonction, de maintenir sa position dans le système… à défaut de progresser], de ne pas redouter la sanction disciplinaire ou les poursuites judiciaires. Marchandisation [tout s’achète, tout se vend… y compris les âmes et les principes], acceptation des logiques communautaires [qui défient la Nation, une et indivisible], prévalence du singulier sur le collectif, ô Cameroun, parcelle d’un continent oublié, dont on s’approche presque par mégarde pour constater les noces incestueuses du légitime et de l’illégitime, validées par un dispositif constitutionnel bafoué. Car soyons lucides : la Loi que l’on veut aujourd’hui remanier jamais n’a été acceptée par ceux-là même qui ont pour fonction de la défendre ! Et la retoucher, maintenant, ne signifie nullement renforcer les propositions les plus audacieuses [comme le 66ème article qui prescrit l’obligation faite aux principaux responsables de l’appareil politico-administratif de déclarer leurs biens].
La Constitution sera révisée. Tel est notre désir. Pour rompre la norme qui fait de la limitation des mandats, dans leur nombre et leur durée, l’un des principes fondamentaux de la démocratie, et revenir à une cosmogonie ambiguë qui sacralise jusqu’à la fatuité le pouvoir démiurgique d’un seul. Petite mécanique docile. Ignorant la véhémente apostrophe des autres [mais quels autres ?!], passant outre ces réactions portées par le scepticisme qui sonnent juste comme une réponse, un acte de survie, de méfiance face à l’impudence des prédateurs et des spoliateurs sans scrupules qui veulent plier le monde à leur idée, comme naguère les mercenaires et les missionnaires, conquérants montés sur leurs noirs vaisseaux …
Les commentaires, trempés dans l’encre amère, de tous ces outrecuidants rouspéteurs opposent, à l’autosatisfaction du porteur d’ombre, la réalité sordide des jours ordinaires au pays de Roger Milla. Aux faibles, aux pauvres, à tous ceux qui n’appartiennent pas à un réseau d’influence, il ne reste guère d’autre choix que de ployer sous le poids du désarroi et des frustrations, d’en subir les peines, d’espérer leur dénouement… La Constitution sera révisée. Et tout le reste devient nécessairement dérisoire, frappé d’irréalité… Cependant que faire d’un texte supposé cardinal mais ignoré lestement par tous ? Le changer. Le refondre. Non dans la précipitation d’une manœuvre habile mais à l’aune de nos aspirations les plus profondes, forgées par nos convictions citoyennes… dépassons l’émotion, le mouvement d’une humeur, et profitons de la proposition ainsi avancée pour engager une négociation ! Revoir les seules conditions d’exercice de la fonction [hyper] présidentielle ne suffit pas : si la Constitution doit être révisée alors autant faire preuve d’audace, d’imagination, pour construire un projet, raisonnable et fédérateur, pour une République remaniée. On peut tout à fait laisser à la fonction présidentielle la place demandée. Mieux : on peut repenser les contours de la bipolarisation de l’Exécutif, en rassemblant, autour du Chef de l’Etat, ceux dont les attributions se rapportent aux questions de défense, de sécurité intérieure et d’administration du territoire, de relations avec nos partenaires et voisins ou de négociations internationales; en composant, autour du Premier Ministre un cabinet de « techniciens » préposés aux programmes d’équipements et d’infrastructures, d’amélioration du cadre de vie, de promotion des services sociaux de base… on peut envisager une topographie du champ politique qui segmente les espaces, dissocie les positions ou prérogatives de « pouvoir » et les missions de « gouvernement« . On peut aller vers une simplification des rouages des machines administratives par une distribution des emplois entre conseils et magistratures, assemblées et charges… on peut revisiter avec sincérité les propositions passées, effacées, oubliées [sur la « décentralisation« , par exemple] qui, contenues dans la Loi fondamentale du 18 janvier 1996 n’ont jamais connu, pourtant, l’esquisse de l’ébauche d’un début de mise en œuvre ! On peut, recoudre la déchirure du contrat social, par la volonté citoyenne et la mobilisation patriotique. La captation/confiscation du pouvoir n’est pas une fatalité. Et en rien elle ne représente un projet de développement pour le Cameroun ! D’aucune manière un jeu sur les « limites » ne peut construire une réponse satisfaisante aux incapacités [structurelles, matérielles, conceptuelles…] qui minent la définition d’un futur possible.
La Constitution sera révisée. Telle est l’opportunité qui s’ouvre pour rompre avec la fatalité.
* ce dicton est emprunté avec respect à Ahmadou Kourouma in « En attendant le vote des bêtes sauvages »
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