TERRE INCOGNITA

12 décembre 2017


Tu erres aux heures de soleil et de lumière. Comme un chat famélique. Tu n’as qu’une chemise. Elle a beaucoup servi : mariages, enterrements, remises de médailles, elle a été de toutes les occasions, celles ou l’on s’amuse, celles ou l’on pleure et depuis le temps, elle ne fait plus très bien la différence entre les deux [et d’ailleurs pourquoi faire la différence aujourd’hui ?!]. Avec toi, cette chemise a survécu … C’est sans doute la dernière qui reste accrochée dans le placard de la petite chambre qui t’accepte au creux sombre d’un elobi. Toi, l’ancien contractuel d’administration qui a épuisé 30 ans de ton existence dans un bureau de poussières.


Quand tu seras allongé à la morgue, à ton tour, tes amis, ta famille feront l’effort de t’acheter une chemise, belle et plutôt chère, pour que tu sois beau, dans ton cercueil. Une chemise dont tu aurais pu être fier. Quel genre de peuple nous sommes ?! Qui dépense des sommes pharaoniennes pour les morts et regarde les vivants sombrer dans l’indifférence. Quel genre de peuple nous sommes ?! Qui trouve refuge dans ces lieux animés de musique chaude, de boissons alcoolisées, de lumières tamisées, de femmes, jeunes [ou qui l’ont été], aux formes callipyges ajustées dans des robes trop étroites.
La vente est ouverte. Il y a le loyer de la semaine à payer, l’enfant malade, la note du cybercafé [pour des heures passées devant un écran à échanger d’érotiques promesses avec de virtuels partenaires qui s’affichent, jeunes, beaux et riches, protégés qu’ils sont par l’anonymat des mailles de la toile]. Pour une poignée de francs CFA, ici, un homme et une femme échangent leur mal-être. Quel genre de peuple nous sommes ?! Qui estime la valeur ou la qualité d’une relation seulement à la quantité d’argent que l’homme peut mettre à la disposition de la femme. Quel genre de peuple nous sommes ?! Qui tolère une police tellement plus prompte à contrôler les automobilistes quand on attend qu’elle assure la protection des personnes et de leurs biens. Pour une poignée de francs CFA, ici, un agent en uniforme et un civil oublient quantité de problèmes. Notre capacité de résistance collective aux abus n’existe plus. Emportée par l’anomie d’un marche idéologique étrangement timide sur la question du changement et avare, de fait, en propositions alternatives. Quel genre de peuple nous sommes ?! Qui joue son devenir au hasard de quelques transactions aléatoires entre courtisans louangeurs et prébendiers cyniques … Une nation douée pour accompagner servilement les errements d’une machine-état monarchisée qui articule des énoncés dépassés et ressasse une grammaire conceptuelle inadaptée aux donnes nouvelles.

Tandis que les marchands ont trouvé un accord : effacer des hauteurs du plateau Atemengue à Yaoundé une somme de belles constructions anciennes pour bétonner le palais qui acceuillera la Chambre Haute. « Sans-fout-notre-patrimoine » disent les éminences arrogantes, égoïstes, jouisseuses, qui consomment, gaspillent, ravagent ! Et tardent à entendre le bruit des pas de ce qui approche. Car chacun, un jour ou l’autre, face à un avenir incertain, à une liberté menacée, à la disparition, au choix, à l’absurde, à l’attente, à l’abandon, au besoin de se regarder dans un miroir pour savoir ce qu’il a fait de sa vie [ou de la vie des autres], chacun se trouvera confronté, là ou se joue le centre de nos existences, à cette question dernière … Quel genre de peuple nous sommes?! Fragments de conscience pour tenter de comprendre, par approches successives, par encerclements, par répétitions, par reformulations… l’incroyable roue de l’infortune qui ensile le fascinant destin du cher-et-beau-pays-berceau-de-nos-ancêtres…


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