Juin 2003
Un mois de communion solennelle devant un petit écran qui lumine s’achève. Téléphages, nous sommes, gavés d’images d’hommes jouant avec un ballon. Repus. Repus ? A peine. Une image chasse l’autre. Dans un afflux ou tout équivaut à tout, donc rien ne vaut rien. Les télénovelas mexicaines qui débordent de sentimentalisme suripeux, les feuilletons recyclés qui narrent les investigations de vieux commissaires sur fond d’images jaunies, le talk-show où se vident nos faits et méfaits dans un curieux mélange réalité-fiction, dans le mentir-vrai, les objets hypnotiques abondent qui piègent le spectateur–consommateur.

On vit désormais dans l’illusion tragique que les clichés diffusés peuvent nous dispenser de l’apprentissage. Happés définitivement par le rythme événementiel [un match succède à un autre match, un feuilleton remplace un autre feuilleton] nous vivons dans l’actualité, le présent, désertant les instances de la mémoire.
Le citoyen n’a plus besoin d’avoir étudié, de savoir ce dont il parle, il lui suffit de référencer son propos par une formule magique « je l’ai vu à la télé » qui emporte toute conviction, toute solidité argumentative.
La télévision construit une nouvelle réalité culturelle et identitaire. Les communautés deviennent virtuelles autour d’émissions emblématiques ou de célébrations planétaires. La multiplication des chaînes et l’intrusion dans nos vies africaines des médias qui portent exclusivement des produits conçus au Nord, installent une égale [en ce sens que tous, individus donc particuliers, nous sommes abreuvés du même contenu, formaté, indifférencié] distribution d’images qui bousculent les critiques, défient les résistances iconoclastes.
On recycle ainsi les principes de collectif ou bien encore de masse en mouvement, pour une adhésion sacralisée à la figure de l’animateur, de l’agitateur, du journaliste qui oriente les opinions, indique le Vrai, le Beau et le Bien.
C’est un culte sans culture qui invente ses lois, ses codes, ses repères, à mesure qu’avance la curiosité obscène des individus regardeurs : comme un miroir, la télévision renvoie à ceux qui la regardent, dans un mouvement furtif, ludique, onirique, leur image, magnifiée ou déformée, qui sublime le banal, recompose le réel, distingue l’anonyme promu par la magie d’un plan célèbre et reconnu … dans la rue !
La télévision sait déployer une palette d’effets charmeurs pour raconter nos existences ordinaires avec leurs petits drames, leurs joies trop rares, leurs amours égarées. Et nous dispense d’aller cueillir dans les livres des mots trop lourds de questions sur le hasard, la fortune ou la destinée.
Il est curieux de constater que la télévision a pris le pouvoir dans nos sociétés africaines contemporaines par la force sidérante des images, tandis que se décomposait un système fondé sur des normalités communément partagées sous le vocable de civilisation : nos cités ont volontairement banni les idées, l’altruisme, l’éthique et l’esthétique, pour instaurer un univers concentrationnaire cerné par des murailles de bêtise et d’ignorance …
Le téléconsommateur d’ici tente sans doute, devant les images plates, sans profondeur, sans relief, des lucarnes numériques, d’échapper au mouvement chaotique d’une vie urbaine et stressée, ponctuée par les petites mesquineries d’un quotidien sans horizon, les tracasseries sans fin, la bêtise des types qui, armés, casqués, bornés et voraces en Francs CFA font plus la chasse aux automobilistes qu’aux bandits de grands chemins … et les parenthèses de ces nuits ambiancées dans les bars de quartiers où, éclairés seulement par un improbable néon, des couples se font au son d’un makossa que crache un ampli tuberculeux !
Il faudrait, pour cesser de nous éloigner du monde réel et de nos obligations politiques, pour redevenir des citoyens, éduquer notre regard, apprendre à apprivoiser l’image. Ce qui ne peut se faire que par la culture.
Enjeux n° 11, avril – juin 2003
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