Septembre 2002
Il est des turbulences dont vous attendez, une fois retombées les poussières et les émotions [indignées] qu’elles soient positives et qui se révèlent négatives, des choses que vous présumez permanentes qui ne sont que temporaires. Une catastrophe a ceci de très particulier qu’elle n’ouvre aucune chance de réparation, de retour à l’état pré catastrophique.
Il y a quelques années, dans un mouvement d’optimisme excessif à la vue de la chute d’un mur à Berlin, certainement, un politologue américain d’origine asiatique, Francis Fukuyama, décrétait la « Fin de l’Histoire », le libéralisme ayant définitivement emporté le combat qui l’opposait au communisme. Pamphlet qui achevait la dialectique marxienne. Et prétendait ouvrir aux nations civilisées, enfin débarrassées des conflictualités nocives, une ère de paix et de prospérité capitalistes. Comme une euphorie perpétuelle. La disparition du meilleur ennemi rendait ainsi caduc ce jeu d’équation zéro à deux entités géopolitiques qui eut un franc succès durant les années de Guerre Froide, où le gain de l’un des participants appelait, nécessairement, la perte de l’autre.

Une actualité récente et douloureuse permet de douter de la prétention de l’axiome de Fukuyama. Le monde tel qu’il tourne ne cesse d’être chahuté par des frustrations brutales, féroces, des combats chimériques, qui emportent les individus qui n’ont pas d’autre propriétaire que la tribu, l’ethnie, la religion, la caste, ces reconstitutions, invariantes, égoïstes et vaines des solidarités transversales que détestent les sociétés modernes.
La dislocation des empires comme celle des groupes hétérogènes sont autant de traduction des syndromes de divergence qui déterminent le mouvement erratique des rapports entre les ensembles géopolitiques.
En Afrique, les convergences ont été différées. Les généreuses ambitions de la pensée panafricaniste ont été réduites à des mots creux que l’on récite comme des litanies, à la façon de nos grands-mères, qui, les dimanches coloniaux d’avant Vatican II, ânonnaient une prière en latin. Alors qu’il est évidemment nécessaire d’ouvrir le champ du possible à de nouvelles rencontres, l’Union de l’Afrique, que tout le monde appelle tarde à nous répondre.
Le repli sur des bases de plus en plus réduite, des territoires aux frontières de plus en plus étroites où ne sont admis, comme dans les sociétés secrètes ou les clubs huppés, que des individus soigneusement sélectionnés, contredit les discours des Pères Fondateurs. Discours, harangues, logorrhées, de dogmatiques devenues stériles par la cause d’emphatiques répétitions.
Faute de détermination opérationnelle, le réel est absent des idées qui organisent le futur des Etats africains, tracent les schémas des associations probables. De beaux esprits proposent même, dans un curieux mouvement de pensée réfringente, l’abandon du CFA, monnaie unique jugée inique, et pourtant la seule association d’Etats en Afrique qui, dans un cadre légal partagé, apporte une forme de stabilité. Renoncer à cette chance, refuser le nœud inextricable de nos relations avec les autres, ces relations qui ne sont ni hasardeuses ni circonstancielles, quand, plus au Nord, des pays ont accepté [après de rudes et longues batailles, certes, contre un nombre appréciable de sceptiques] de résilier leur contrat avec des symboles emblématiques, pour se ranger sous une valeur commune, est une étonnante manière de construire la solidaire Afrique que l’on voudrait léguer à nos enfants !
Fukuyama se trompait. Le mouvement de l’Histoire ne s’est point arrêté. Il y un continent où il va à rebours, poussé avec beaucoup de zèle par des analystes qui n’ont de cesse de construire des modèles [dans une période qui aime les dispositifs] qui aident, en réalité, à difracter les solidarités transnationales, aux prétextes de souveraineté, de différenciation identitaire ou de protocole technique. Chacun pour soi, en somme, se désunir des autres pour reconstruire, copie caricaturale d’un impitoyable matérialisme, des ensembles qui sont déjà en place !
Des joies trop rares, des drames, les rêves des Indépendances ont été vaincus par la désespérance. Pensées blessées, défaites. Toutes ces années à passer d’une communauté enthousiaste et même militante à un isolement satisfait pour prétendre, avec des certitudes qui grimacent au simple bon sens, tourner une page et même fermer un mauvais livre. Triste constat.
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