Janvier 2012
Vendredi dernier, un journaliste m’a posé la question suivante : « Plusieurs personnalités détenues dans le cadre de l’ «Opération Epervier» ont décidé de communiquer sur leur sort à travers divers moyens et supports médiatiques. Jean-Marie Atangana Mebara a écrit un livre. Tout comme Jean-Baptiste Nguini Effa. Yves-Michel Fotso et Thierry Michel Atangana, eux, ont recours à des comités de soutien. Dans tous les cas, les médias sont mis à contribution. Mais, dans un contexte camerounais où la communication n’est pas la chose la mieux partagée, où ceux qui communiquent sont généralement regardés comme des «empêcheurs de tourner en rond», que vous inspirent ces attitudes ? »
Voici ma réponse.

A défaut d’être le produit de l’exercice vertueux d’une morale, on peut éventuellement raccrocher ces postures à ce que nos cousins de l’autre rive du Moungo appellent «agency» : une volonté/capacité de maîtrise de son destin. Une manière aussi, il me semble, d’avoir le «souci de soi» car pour exister – ou, pour ne pas cesser d’exister – l’individu doit travailler la dimension publique, s’articuler à la cité. Et justifier ses passions/pulsions. Passées. Ou présentes. Ceux que vous appelez des «empêcheurs de tourner en rond» ne sont que les idoles déchues d’un art de gouverner qui a oublié le plus grand nombre pour ne se soucier que de la satisfaction des besoins égoïstes d’une minorité arrogante et jouisseuse. Confrontés au malheur et au déshonneur ils retrouvent – quand ils ne la découvrent pas – la nécessité d’une quête de valeurs essentielles, un besoin de comprendre, ou de pressentir – quitte à l’inventer – le chemin de leurs vies. Réparation, consolation, rédemption… la somme des épreuves qu’ils traversent, des problèmes qui les préoccupent éveillent, sans doute, un désir opportuniste de nettoyer les scories qui encombreraient leurs âmes et leurs consciences. Cela ne suffit pas à mettre à notre disposition un abécédaire utile au déchiffrement de notre présent. Ou d’un «mapping» pour avancer vers un avenir aussi imprévisible qu’inintelligible. J’ai lu récemment dans un magazine que le New Oxford American Dictionary reconnaît un nouveau verbe : «to unfriend», qui signifie «retirer à quelqu’un son statut d’ami [sur un réseau de type Facebook]». Cela suppose un protocole précis. Pour désintégrer, désarticuler, dissoudre, ce qui fut une participation active à des dispositifs impératifs. Ecrire, parler en public sont des moyens d’échapper à une normativité dans un ensemble vécu par beaucoup comme un «système» même si j’ai le sentiment que ce que l’on appelle «le système» est un simulacre, certes doté de facteurs quantitatifs puissants mais sans le caractère machinal inexorable qu’on lui prête généralement. La régulation de nos organisations sociétales, aujourd’hui, procède par adjonction d’un empilement d’intérêts qui, tous, méthodiquement, graduellement, ont évacué, effacé, laminé les grandes catégories – l’authenticité, le courage, l’homme d’Etat – sur lesquelles l’esprit citoyen avait fondé ses espoirs, au retour de la démocratie.
Notre collectivité aime le divertissement. Les gens ne votent plus tout en passant l’essentiel de leur temps à regarder ou à écouter des débats où s’affrontent des politiciens roués, des éditorialistes bien renseignés, des intellectuels médiatiques… on y parle de vérité, de justice, de progrès, certes, mais pour regretter leur disparition de l’espace public. La verbosité des protagonistes brouille les arguments, bafouant la supposée Raison. L’agora républicaine est devenue un cirque. Qui consacre trop souvent la victoire de celui qui a le verbe le plus haut… la jubilation des mots piétine parfois la lucidité, l’humilité, la cohérence. Offrant à quelques-uns la possibilité de reconquérir une légitimité érodée dans le regard de l’opinion. Ce qui n’est pas négligeable pour des éminences descendues de leur piédestal. Et loin de faire cesser l’usurpation et la confusion, tout le battage médiatique auquel on assiste ne nous renseigne en rien, véritablement, sur un monde étrange – celui des gens d’en haut – dont la complexité s’est démultipliée et qui, chahuté par des dysfonctionnements pourtant, discuté continuellement, traversé par des contraintes court-termistes et des archaïsmes rédhibitoires, emporte nos destinées vers demain.
Une extrême médiatisation et l’inflation de la renommée ne sont pas synonymes de légitimité. Ni de capital politique susceptible d’être mathématiquement converti en majorité qualifiée citoyenne. Une information relayée, amplifiée et que nous ingurgitons même contre notre gré n’a de qualité que si elle va au-delà des faits pour les contextualiser, les analyser. L’information la plus pertinente – celle qui pourrait éventuellement déterminer nos choix – ne nous est pas automatiquement acquise : nous devons aller la chercher y compris dans des canaux de distribution spécifiques, à travers les réseaux sociaux, par exemple. Communiquer en abondance sans avoir le souci de la mise en évidence des liens de causalité pour expliquer, éclairer une situation ne permet pas, selon moi, d’échapper au schème d’une histoire linéaire. Naïve. Et sans surprise.
Laisser un commentaire